Le metteur en scène Baptiste Amann a présenté sur la scène parisienne du Théâtre de la Bastille Des territoires (…et tout sera pardonné ?), dernier volet d’une trilogie consacrée à l‘Histoire. Après la Révolution française, puis la Commune dans les deux premiers épisodes, cette fois, c’est la Révolution algérienne qui est l’argument de son dernier spectacle.

Baptiste Amann a fait un pari audacieux, mêler la grande Histoire encore peu « digérée » à l’histoire d’une famille contemporaine. Sur scène, nous trouvons donc une fratrie rassemblée dans une chambre d’hôpital pour veiller Benny, leur frère, plongé dans le coma. Il y a donc là, Samuel le benjamin, Lyn l’aînée et Hafiz le fils adopté d’Algérie.
Leurs parents sont morts récemment et ils doivent affronter une nouvelle tragédie, la mort clinique de leur frère, victime de coups assénés par la police suite à une violente émeute.
Dans ce même hôpital, un jeune cinéaste Yacine tourne un film sur la guerre d’Algérie, plus précisément sur le procès de la moudjahida Djamila Bouhired, défendue par Maître Jacques Vergès. Le tournage est chaotique et la comédienne Naila, fille de harki, (l’excellente Nailia Harzoune), en conflit avec le réalisateur qu’elle appelle « Le Mocky des Aurès » s’interroge : Faut-il arrêter ou continuer de jouer ?

Ces deux univers vont se percuter.
L’actrice va rencontrer un des frères Hafiz devant le distributeur de boissons. Ils confrontent leurs points de vue sur l’Histoire et se questionnent sur leur héritage culturel et historique.
La famille de Benny va aussi s’affronter car elle doit décider, devant le coma irréversible de leur frère, si elle donne son accord pour l’arrêt des soins et, à la demande du médecin, faire un don d’organe, le cœur, qui pourrait sauver une vie en attente de donneur. Moussa, l’ami de la fratrie, intervient pour évoquer les morts des cités, « les fils d’une cosmogonie vieille de quarante ans » de Toumi Djaïdja, en 1983, aux Minguettes à Vénissieux, au sud de Lyon, à Aboubakar Fofana, en juillet 2018, dans la cité du Breil, à Nantes, en passant par Habib Grimzi, un Algérien de 26 ans, battu à mort et défenestré du train Bordeaux-Vintimille en novembre 1983. Immortalisé par le film «Train d’enfer » de Roger Hanin (1985). Une macabre liste qui fait encore froid dans le dos…
« Notre colère est notre territoire. Notre colère est une caricature. Notre colère est un cliché. Notre colère est une tristesse qui s’ignore. Elle nous éloigne chaque jour de nous-mêmes. Nous éloigne de qui nous aurions pu être. (…) Nous éloigne du baiser simple, du mot seulement dit. Notre colère est un détour qui n’en finit jamais», dira Moussa l’ami-mémoire.
Toutes les scènes s’entrecroisent avec une facilité déconcertante sans que nous en perdions le fil. La mise ne scène est fluide, virevoltante. Le plateau est divisé en deux, côté cour, la chambre, côté jardin, le hall de l’hôpital, les comédiens passant d’un espace à l’autre avec une fluidité qu’un texte sculpté au burin rend aussi présent que précieux.

Incarnation de la Révolution algérienne
Puis, le plateau se transforme en tribunal. C’est le procès de Djamila Bouhired, jugée à la hâte, devant son avocat, Vergès, bâillonné. N’ayant pas été autorisé à plaider à Alger et qui, plus tard, transformera ce procès en un réquisitoire de la colonisation française. Baptiste Amann, le metteur en scène, lui donnera sur scène enfin la parole à travers la voix d’une comédienne, Alexandra Castellon, qui interprète Jacques Vergès dans une plaidoirie impressionnante.
« J’ai choisi le procès de Djamila Bouhired, et ce pour deux raisons. La première c’est que Djamila est devenue à ce moment-là, par son impétuosité, son romantisme et son irréductibilité, une incarnation de la Révolution algérienne. La seconde, c’est parce qu’au regard de la thématique de la réparation, cela occasionne la confrontation de deux lieux « réparateurs » : le tribunal et l’hôpital. Autrement dit le lieu où l’on juge et le lieu où l’on soigne », explique Baptiste Amann. « Intimes ou collectives, différentes révolutions se font ainsi écho, comportant chacune sa part d’espoir et de désespoir et posant toujours la question du sens que nous donnons à la vie », précise le dossier de presse. Baptiste Amann a su créer une fiction dans la fiction, pour aborder avec recul cette guerre qu’on a appelée longtemps en France « les évènements d’Algérie » (sic) et qui a laissé encore des blessures difficiles à cicatriser.

Des territoires (…et tout sera pardonné ?) est un essai de compréhension et de réconciliation.
Est à souligner, également, le lyrisme des textes et la justesse des dialogues ciselés avec la dextérité d’un orfèvre, portés, avec justesse, donc brio, par tous ces autres comédiens, venus de l’Ecole régionale d’acteurs de Cannes. Tant ils sont excellents et tous au diapason, incarnant plusieurs rôles, Solal Bouloudnine, Yohann Pisiou, Samuel Réhault, Lyn Thibault, Olivier Veillon. Ce dernier volet de la trilogie Des territoires (…et tout sera pardonné ?) vient clore l’aventure de six années d’écriture et de mise en scène, trois spectacles. Une très belle réussite pour ce metteur en scène qui a grandi à Avignon dans une cité hors des remparts de la Cité des Papes. n