Entretien réalisé Par ines dali
Reporters : Quel est l’impact sur le marché pétrolier des menaces de nouvelles sanctions des pays européens concernant le secteur pétrolier russe ?
Tewfik Hasni : Dans la conjoncture actuelle, le marché pétrolier traduit forcément une spéculation énorme. Et cette spéculation énorme ne peut pas profiter à des petits producteurs comme l’Algérie, mais elle profite principalement d’abord aux producteurs américains qui ont largement déstocké pour pouvoir bénéficier de tous les prix actuels, et profite également aux producteurs saoudiens. L’autre producteur qui pourrait en bénéficier était la Russie, mais dans la conjoncture actuelle, je ne le pense pas. Il y a donc, principalement, deux grands producteurs qui vont bénéficier de la conjoncture actuelle du marché pétrolier et qui va leur permettre d’entasser suffisamment d’argent pour la suite.
Mais les prix tels qu’ils sont maintenant ne pourront pas durer pour plusieurs raisons. D’abord l’Occident en crise aggravée par les différents événements, à savoir la Covid-19, la Cop 26 et maintenant la crise ukrainienne, ne peut pas accepter une facture énergétique importante. On voit maintenant quelle est la réaction des Occidentaux pour le prix du gaz, entre autres. Dans ce sens, il y a eu un appel d’EDF pour dire il faut que les pays du G7 et occidentaux imposent un prix maximum du gaz. Donc, le pétrole ce sont eux qui le vendent et ils ont intérêt à pouvoir le faire.
Maintenant, il faut être conscients que la transition énergétique va s’accélérer chez les Occidentaux pour réduire la dépendance vis-à-vis du pétrole russe, entre autres. Cela a fait que les pays européens restent toujours déficitaires en énergie pour pouvoir accélérer plus rapidement la transition énergétique, et sont favorables à l’augmentation du prix du pétrole pour réduire sa consommation, parce que nous voyons comment le consommateur réagit : plus le prix à la pompe augmente, et plus il va réduire sa consommation et aller vers d’autres alternatives, les voitures électriques. Ça c’est pour analyser quel va être l’impact. Cela veut dire que le pétrole, à terme, va voir sa consommation se réduire énormément. Par contre, les voitures électriques, on voit que leur marché est en train d’exploser maintenant. C’est le même constat également en Asie. Les voitures électriques connaissent une grande consommation.
Pour le gaz, c’est autre chose, il s’agit plutôt d’une indépendance d’un point de vue sécurité énergétique et c’est pour cela que les Européens cherchent d’autres alternatives. Mais à court terme, il n’y en a pas, car le gaz n’est pas comme le pétrole. Le pétrole c’est liquide et il peut être transporté et distribué facilement. En revanche, ce n’est pas la même chose pour le gaz qui doit être transporté soit par gazoduc soit sous forme de GNL. Et actuellement, les gazoducs et les transports de GNL sont saturés, il n’y a pas de capacités supplémentaires. Il faut d’autres infrastructures qui vont demander du temps.

Les relations entre Alger et Madrid sont tendues ces jours-ci et il y en a qui évoquent déjà des conséquences sur les accords d’approvisionnement en gaz de la péninsule ibérique. Quelle est votre appréciation ?
Nous avons eu des situations aussi complexes dans le passé, pas forcément avec ce pays, mais avec d’autres… Il faut le dire alors : le principe de l’Algérie, c’est de respecter toujours ses contrats d’approvisionnement. Pour l’Algérie et pour la société nationale des hydrocarbures Sonatrach particulièrement, respecter les contrats d’approvisionnement est un point déterminant pour asseoir sa crédibilité. Donc, quels que soient les différends qu’il y a actuellement avec la péninsule ibérique, l’Algérie ne touchera pas aux contrats. Je répète que c’est un principe que nous avons toujours respecté et les engagements de l’Algérie ont toujours été honorés.

Sonatrach et l’italien ENI ont annoncé une importante découverte de pétrole dans le bassin de Berkine. Un commentaire ?
Une nouvelle découverte de pétrole dans le pays, c’est toujours intéressant bien sûr. Car cela fait toujours une capacité supplémentaire à commercialiser pour le pays. Mais le terme «importante découverte» peut être gênant dans la mesure où dans son communiqué Sonatrach a clairement dit environ 140 millions de barils récupérables, et en termes pétrolier le mot récupérable ne signifie pas prouvé. Donc on ne peut parler de réserves réelles comme étant des actifs qu’on a, qu’une fois que plusieurs puits aient été forés pour démontrer les capacités réelles. Car les réserves prouvées sont en général inférieures à celles qu’on dit récupérables. 140 millions de barils récupérables vont, en fait, se réduire à l’équivalent de 70 millions de barils prouvés et comme l’Algérie produit près de 1 million de barils, cela veut dire que c’est la production de 70 jours, c’est pour cela que le terme « importante » peut être gênant. Mais il s’agit là du forage d’un seul puits, ce n’est pas encore fini puisque d’autres sont prévus.