Après l’annonce du PDG de Sonatrach de la possibilité de révision des prix du gaz algérien à l’Espagne, l’expert Tewfik Hasni explique dans cet entretien que la renégociation du contrat avec ce pays est tout à fait envisageable. Il affirme cependant que miser à long terme sur la hausse actuelle des cours des hydrocarbures n’est pas un pari gagné d’avance.

Entretien réalisée par Sihem Bounabi
Reporters : Le PDG de Sonatrach a déclaré que l’Algérie n’exclut pas le recalcul du prix du gaz à l’Espagne. Ce recalcul est-il possible et comment ?
Tewfik Hasni :
Je pense que le cas de l’Espagne est un cas particulier. Il faut se rappeler l’époque où les prix du gaz ont chuté à un niveau tellement bas que les Espagnols ont demandé à l’Algérie de revoir ses prix. Une demande justifiée par le fait que le niveau très bas des prix pénaliserait les Espagnols. Du fait également qu’ils pouvaient disposer d’un gaz à prix très bas, mais étaient obligés de respecter le contrat avec les Algériens et de prendre toutes les quantités contractuelles au prix indiqué par le contrat. Suite à cette requête des Espagnols, l’Algérie a été obligée de baisser le coût contractuel du gaz cédé à l’Espagne. Ainsi, je pense qu’il est normal aujourd’hui, maintenant que le prix du gaz a atteint des dimensions élevées, que l’Algérie demande à son tour la même chose, mais dans l’autre sens, c’est-à-dire augmenter le prix. Je pense que ceci n’a rien à voir avec des problèmes politiques, c’est d’abord un problème économique.

Dans toute remise en cause d’un contrat, il faut s’attendre à une riposte du contractant ciblé. Que peut craindre l’Algérie en termes de rétorsion économique de la part de l’Espagne ?
Justement, je viens d’expliquer qu’il n’y a pas de remise en cause du contrat, mais une renégociation du contrat et les premiers à l’avoir fait, ce sont les Espagnols qui avaient demandé l’époque de réduire les prix. Et donc c’est tout à fait normal que cette fois-ci les Algériens demandent à renégocier le contrat comme l’avait déjà fait par le passé Madrid.

Le PDG de Sonatrach semble parier sur un prix ascendant et durable des hydrocarbures. Partagez-vous cette lecture ?
C’est de bonne guerre que le PDG de Sonatrach puisse défendre cette idée. Mais, il faut être conscient que l’augmentation des prix des hydrocarbures n’est pas dans l’intérêt des pays producteurs. Car plus vous augmentez les prix, plus vous favorisez une alternative qui va remplacer le pétrole et le gaz parce qu’elle sera moins chère. Je cite une anecdote d’un ministre saoudien qui avait dit à ce sujet «il ne faut pas penser que l’âge de pierre s’est arrêté parce qu’il n’y a plus de pierre». Prenons l’exemple du charbon, à l’heure actuelle les mines de charbon ont encore des capacités énormes, mais le prix du pétrole étant plus compétitif, on a arrêté le charbon. Et donc si on continue de penser qu’il faut continuer à élever le prix du pétrole et du gaz toujours plus haut, il n’y aura plus d’acheteurs et ces derniers vont se diriger vers d’autres alternatives qui se présentent et répondent aux exigences du climat selon les accords de la COP 26. La guerre en Ukraine est d’ailleurs en train d’accélérer ce processus de guerre énergétique
en dehors des hydrocarbures. Je pense que le PDG de Sonatrach se trompe, car les principaux consommateurs d’énergies restent les Occidentaux et ils sont en crise économique, en crise environnementale et sanitaire et donc ils ne peuvent pas accepter des factures énergétiques trop élevées. C’est ce qui va les pousser vers d’autres alternatives qu’ils ont par ailleurs déjà commencé à faire.