Entretien réalisé par Sihem Bounabi
Reporters : L’Algérie célèbre, aujourd’hui 24 février, la nationalisation des hydrocarbures après plus d’un demi-siècle. Quels sont les défis actuels dans ce secteur stratégique ?
Tewfik Hasni :
Tout d’abord, il faut repositionner la date du 24 février 1971 dans l’histoire, comme le recouvrement de notre véritable indépendance, à savoir notre indépendance économique. Il y a des domaines importants et prioritaires pour une nation, qui sont notamment celui de la sécurité défense et tout de suite après la sécurité énergétique. Cette sécurité explique tous les grands conflits, dont le dernier en date concerne les tensions entre la Russie et l’Occident autour de l’affaire de l’Ukraine et de la question du gaz, donc de la question de la sécurité énergétique.
Pour revenir à la date du 24 février, avec la nationalisation des hydrocarbures, on mettait fin à une dominance de la France coloniale sur notre richesse la plus importante, à savoir les hydrocarbures. Je rappelle que les accords d’Evian avaient permis à la France d’exploiter les hydrocarbures et de faire leur expérience nucléaire et des armes chimiques dans le Sud.
Cette décision du 24 février est le fruit de tout un combat et une préparation avec la formation d’ingénieurs comme moi. A l’époque, nous étions des officiers de réserve dans le cadre du service national et c’est comme cela que nous avons pu mener à notre niveau, c’est-à-dire la liquéfaction du gaz, la récupération de l’usine de liquéfaction de gaz de Skikda. La nationalisation a permis de totalement recouvrir cette usine comme le reste des installations au Sud. C’est le véritable combat qu’a mené la jeunesse algérienne, motivée par l’esprit du 1er Novembre, et qui a permis de remporter ce combat important qui était le recouvrement de notre indépendance économique.
Il faut savoir que la stratégie de la France coloniale était de pouvoir dominer toute la commercialisation de notre gaz qui était livré uniquement à la France, à l’époque, et qui avait imposé un prix du gaz dérisoire. Il fallait sortir de cette mainmise, et c’est comme cela que Belaïd Abdeslam, le ministre de l’Energie de l’époque, aux côtés d’autres grands hommes, a mené la bataille pour diversifier la commercialisation de gaz notamment avec le GNL qu’il livrait aux Etats-Unis. Cela explique aujourd’hui pourquoi la commercialisation du gaz en Europe demeure un grand défi.
Il faut se rappeler que les responsables de l’époque savaient qu’il fallait pouvoir utiliser le pétrole et le gaz non pas pour rester sur une rente pétrolière, mais pour diversifier l’économie. C’est ce qu’on appelait le plan de valorisation des hydrocarbures qui prévoyait la fin des hydrocarbures pour l’an 2000. L’Algérie ne devait plus dépendre économiquement des hydrocarbures en l’an 2000. Malheureusement, cela n’a pas abouti parce que notre pays n’a pas pu envisager ni la pétrochimie ni les autres secteurs de développement.
De ce fait, le grand défi, actuellement, est comment assurer notre sécurité énergétique car nous ne pouvons plus dépendre des hydrocarbures. Nous arrivons à la fin des réserves de pétrole et de gaz, il ne reste que 2 000 milliards de m3 et la consommation locale dépasse la moitié de la production. Avec ces données, il va sans dire qu’il faut allez vite vers la transition énergétique. Et le potentiel inépuisable le plus important dont nous avons, c’est le solaire thermique. Il faut savoir que nous avons l’équivalent de 40 000 milliards de m3 par an. La production nationale du gaz conventionnel tourne autour de 80 milliards seulement de m3 par an, il suffit de comparer les deux chiffres pour prendre conscience du potentiel que nous avons et qui peut faire de nous le hub énergétique de l’Europe et de l’Afrique.
Mais la réalité est, qu’aujourd’hui, on est à moins de 1% des capacités d’énergies renouvelables, alors qu’il est prévu d’arriver au moins à 27% en 2030. Cela va être difficile si on continue sur la voie actuelle.

Comment expliquer qu’avec cet important potentiel d’énergie solaire, l’Algérie a du mal à se départir de l’énergie fossile et d’avancer dans sa transition énergétique ?
Tout simplement par le fait que les relais en Algérie des lobbys internationaux du nucléaire et pétrolier font tout pour nous laisser croire que l’on peut toujours dépendre du gaz. Lorsque l’on entend que le gaz de schiste permettrait de satisfaire tous nos besoins et ceux de l’export… Personnellement, j’estime que c’est encore une manœuvre pour nous empêcher de cerner qu’elle est notre véritable force. Ils ne veulent pas que nous soyons les maîtres de l’énergie pour l’Europe. Et nos ennemis n’ont pas intérêt à ce que l’on puisse asseoir notre puissance dans le contrôle du marché énergétique européen, c’est aussi simple que cela.
Par ailleurs, les personnes qui parlent du gaz de schiste se trompent énormément. Si le gaz de schiste était rentable, vous pensez bien que tous les pays qui ont plus de gaz de schiste l’auraient fait et en premier lieu la Chine. La seule expérience après les Etats-Unis a été le Chili et elle a échoué parce que les coûts de production du gaz de schiste ne peuvent pas être rentabilisés surtout avec un prix qui est relativement bas avec le gaz. Si on doit laisser quelque chose pour les futures générations, c’est bien le gaz de schiste, car il est trop cher aujourd’hui, peut-être que demain avec d’autres technologies plus propres, on pourra l’exploiter. Et cela sans le brûler, mais en l’utilisant comme matière première. Aujourd’hui, nous avons l’alternative du solaire thermique et photovoltaïque.

Quel est votre commentaire par rapport au lancement, il y a quelques jours, du projet « Solar 1000 » ?
Sincèrement, on a tenté plusieurs fois les appels d’offres, cela a échoué. Est-ce que l’on a tiré des leçons de cet échec ? Si on retente la même méthode, c’est évident que cela risque d’échouer aussi. Je tiens également à insister sur le fait que le photovoltaïque seul n’est pas une alternative qui permet d’avoir une sécurité énergétique, puisqu’il ne fonctionne que le jour. La solution et la véritable alternative est de combiner le solaire thermique et le photovoltaïque.
Nous avons la chance en Algérie d’avoir de l’espace dans les déserts pour implanter les unités de solaire thermique, contrairement à l’Europe, qui n’a pas les superficies nécessaires. C’est pour cela qu’ils se rabattent sur le photovoltaïque.
Avec le potentiel que nous avons pour développer l’énergie solaire thermique, soit celui de 40 000 milliard de m3 annuellement, c’est clair que nous pouvons assurer notre sécurité énergétique, celle de l’Europe, du Maghreb et de l’Afrique. Si on s’en passe, cela signifie clairement que nos ennemis ne veulent pas justement de cette puissance.

Quelle serait la meilleure stratégie pour faire valoir cette énergie thermique et les moyens de la financer ?
Il faut savoir qu’aujourd’hui les financements sont détournés des énergies fossiles. La COP 26 a mis un frein à cela et a forcé la main pour débloquer 100 milliards de dollars pour le financement des énergies renouvelables. La Chine a commencé aussi à s’engager dans ce domaine. L’Union européenne propose également 150 milliards de dollars. Donc techniquement parlant, il n’y a pas de problème de financement pour peu qu’il y ait une véritable prise de conscience que c’est dans ce domaine qu’il faut s’engager.
Cela permettrait d’assurer la sécurité énergétique et par ricochet la sécurité alimentaire, car le dessalement de l’eau reviendrait beaucoup moins cher et, par conséquent, assurerait la sécurité avec un grand S. C’est à nous maintenant de travailler à la fois sur les plans politique et économique pour pouvoir nous imposer dans ce domaine.

Et quelles seraient les priorités pour la mise en place du plan d’action pour le développement de l’énergie thermique et photovoltaïque ?
La priorité est de comprendre que c’est par la maîtrise technologique et la bonne gouvernance que l’on peut faire avancer cette transition énergétique. Lorsqu’on entend que l’on crée des commissions pour pouvoir réfléchir sur des stratégies et que la base de la réflexion doit être dans des informations précises et sérieuses, elles ne peuvent l’être que si on dispose de la numérisation et digitalisation de toutes les données du secteur. Sinon on ne pourra rien faire. C’est, une fois que cette stratégie est définie, que l’on pourra définir la stratégie énergétique mais également les autres, qu’elle soit sanitaire, alimentaire, en libérant l’environnement des affaires pour faciliter les investissements des étrangers.
Si on arrive à développer le programme de la transition énergétique avec le développement du solaire thermique et photovoltaïque et en satisfaisant 14 000 mégawatts pour nos besoins en consommation locale et 14 000 mégawatts à l’export d’ici 2030 et à partir de 2030 à 2050, nous avons aussi un programme pour arriver à 40 000 mégawatts d’exportation à ce moment-là. L’Algérie pourra créer un million d’emplois, 800 000 techniciens, 100 000 ingénieurs et 100 000 experts. De plus, il y aura des rentrées de devises de plus de 35 milliards de dollars en économisant 30 000 m3. La question qui se pose est pourquoi malgré l’importance et les dividendes, la transition tarde tant à se mettre en place.