Les relations gazières entre l’Algérie et l’Espagne obéissent à des contrats auxquels les deux pays se réfèrent dans leurs échanges, explique dans cet entretien Tewfik Hasni, consultant en transition énergétique et expert pétrolier, qui réaffirme la fiabilité de l’Algérie comme fournisseur en cette période de crise énergétique mondiale. Preuve en est, l’Italie l’a également sollicitée dans ce sens, note-t-il. Il avertit, toutefois, que si les prix du pétrole se maintiennent assez haut pendant une longue période, les conséquences seraient autres que ce qu’elles paraissent de prime abord.

Entretien réalisé par INES DALI
Reporters : Après les déclarations du PDG de Sonatrach de revoir les prix du gaz pour l’Espagne, la ministre espagnole de la Transition écologique a reconnu que «l’intention du groupe Sonatrach est d’augmenter les prix dans le cadre de négociations entamées depuis octobre 2021, car les prix sont bien inférieurs au prix auquel le gaz est coté sur les marchés internationaux». Au-delà de toutes interprétations, peut-on alors dire que dans le contexte actuel de crise, Sonatrach ne peut plus se permettre de laisser les prix à des niveaux bas ?
Tewfik Hasni : J’estime que c’est tout à fait normal que Sonatrach, dans le cadre du contrat qui la lie avec la partie espagnole, puisse procéder à une révision des prix à son tour. D’autant plus que les premiers à avoir introduit cet amendement du contrat initial à propos des prix du gaz, c’étaient les Espagnols. C’est la partie espagnole qui avait donc demandé à l’Algérie de revoir les prix par rapport au marché international qui était bas. La décision actuelle de l’Algérie de revoir les prix n’a donc pas de cachet politique. C’est une condition contractuelle qui peut être mise en œuvre par l’Algérie. Et c’est ce qui sera négocié et que Sonatrach fera dans le respect des échéances prévues dans le contrat entre les deux parties. Je ne pense pas qu’il y a de quoi s’inquiéter sur cela ni à donner une autre dimension à ce qui est simplement une condition contractuelle.

Peut-on, dans ce cas, affirmer que la révision des prix du gaz est une opération normale et strictement commerciale entre entreprises, cela d’autant que dans les contrats liant les deux parties, il y a des clauses qui prévoient une révision des prix tous les trois ans ?
C’est absolument exact. La possibilité de révision est purement commerciale et elle est contractuelle. Il faut à chaque fois rappeler que l’Espagne a été la première à avoir demandé d’agir sur cet aspect commercial à une certaine époque. Lorsque les prix étaient tombés très bas, les Espagnols avaient demandé à l’Algérie de les revoir car ils ont estimé qu’ils étaient en leur défaveur, les prix les pénalisaient. Ils ont ensuite obtenu gain de cause et obtenu de Sonatrach qu’elle réduise le coût contractuel. Donc ce n’est pas à l’initiative de l’Algérie que la négociation du prix a commencé. Maintenant il est tout à fait normal que si la conjoncture du marché évolue en défaveur de l’un ou l’autre des contractants, celui qui se sent lésé demande à son tour à ce que les coûts soient revus. C’est ce que peut demander Sonatrach et c’est tout a fait contractuel. L’Algérie est un partenaire fiable, qui respecte ses engagements et il n’y a aucune alternative politique à la décision de l’Algérie qui respecte ses contrats.

Le Premier ministre italien Mario Draghi est attendu demain à Alger, après la visite, récemment, du président de l’entreprise pétrolière italienne ENI qui s’est entretenu avec le PDG de Sonatrach sur la possibilité d’accroitre les exportations de gaz de l’Algérie vers l’Italie via le gazoduc Transmed. A votre avis, la visite du PM Draghi entre-t-elle dans le cadre des exportations gazières vers son pays ?
Je pense qu’il est tout à fait logique que ce soit un sujet qui sera abordé lors de cette visite. Actuellement, avec tout ce qui se passe en Ukraine, tous les pays européens sont à la recherche de nouvelles ressources gazières… Et comme l’Espagne a essayé de négocier, je pense que l’Italie devra également le faire parce qu’il ne faut pas oublier que ce sont les deux pays qui sont alimentés par des pipelines. Les deux seuls gazoducs qui partent d’Algérie vers Europe vont vers l’Espagne et vers l’Italie. Ce sont les seuls moyens qui peuvent permettre une augmentation des capacités d’exportations gazières, car ils ne sont pas encore utilisés à leur capacité totale. Mais les autres clients, comme la France par exemple, qui sont alimentés par le GNL, ils ne peuvent pas en avoir plus, car nos capacités sont saturées, on ne peut pas produire plus. Pour en revenir au Premier ministre italien, il est donc fort possible et c’est tout à fait normal que le dossier gazier entre dans le cadre de sa visite.

Les prix du pétrole gardent leur vigueur à plus de 100 dollars malgré les petites baisses sous certains effets d’annonce. Qu’en pensez-vous ?
Rappelez-vous que beaucoup disaient que les prix du pétrole allaient atteindre 200 dollars, ce qui n’est pas forcément une bonne chose pour les marchés, ni pour les pays producteurs ni pour les pays consommateurs. Lorsque les prix augmentent fortement, les pays consommateurs vont favoriser toutes les autres alternatives. Je rappelle que si le charbon a disparu de la scène énergétique mondiale, c’est parce qu’il y a eu une alternative moins chère. Ce qui veut dire que si le prix du pétrole reste à 100 dollars, toutes les autres alternatives vont être favorisées. Et les patrons les plus sérieux qui soient, dont Total entre autres, ont averti qu’il ne faut pas que le prix du pétrole dépasse les 100 dollars. Car il faut bien se dire que les pays occidentaux, aujourd’hui, ne peuvent plus accepter, surtout en période de crise, une facture énergétique très élevée. Ils vont tout faire pour sortir de l’emprise du prix du pétrole et ils sont en train de tout faire pour y arriver. Donc, conserver le mythe que les prix du pétrole vont encore augmenter est la plus grande erreur que nous puissions faire. Ce qui se passe actuellement sur le marché, c’est une spéculation conjoncturelle et les prix très hauts n’arrangent ni les producteurs, ni les consommateurs ni les hommes politiques non plus.