Le double sommet panafricain sur les crises humanitaires, le terrorisme et les «changements inconstitutionnels» s’est terminé, samedi 28 mai 2022, sans décisions ni résolutions apparentes. Aucun texte officiel, en effet, n’a été publié à l’issue de cette rencontre. La cérémonie et les discours de clôture – pourtant annoncés à l’ouverture – n’ont pas eu lieu, laissant penser que les Etats de l’Union africaine (UA) n’ont pas les mêmes lectures des thèmes et dossiers abordés et que l’absence de consensus a escamoté la fin des travaux. Jamais, pourtant, l’Afrique n’a été confrontée aussi dangereusement que maintenant face à la montée en puissance des groupes armés et à la gangrène du terrorisme contre lequel l’Algérie plaide une «africanisation» des systèmes et des méthodes de lutte. Dans la capitale de Guinée équatoriales, le chef de la diplomatie Ramtane Lamamra, a ainsi plaidé pour l’établissement d’une «liste africaine» des groupes terroristes et l’instauration d’un «mandat d’arrêt» continental contre les personnes reconnues coupables d’actes criminels.

Par Anis Remane
A propos de l’absence de résolutions de clôture du double sommet, l’ambassadeur équato-guinéen à l’UA, Cristantos Obama Ondo, a assuré aux agences de presse qu’«une déclaration» avait été adoptée sur le terrorisme et les «changements inconstitutionnels», comprendre les coups d’Etat, mais sans donner de précision sur ce document. Cependant, on retiendra de l’évènement le sévère constat du président de la Commission de l’Union Moussa Faki Mahamat qui a condamné «le retour en force de coups d’Etat militaires en Afrique» au motif – fait nouveau invoqué par les putschistes – de «l’incapacité des gouvernements civils démocratiquement élus à lutter contre le terrorisme». Moussa Faki a aussi fustigé les «coups d’Etat rampants» que constituent, entre autres, «les modifications de constitutions aux fins de confiscation du pouvoir». «Ces pratiques constituent des sources de contestation et d’instabilité (…) qui bloquent toute possibilité d’alternance» et «débouchent sur des coups d’Etat militaires ou des révoltes, dans certains cas avec un soutien manifestement populaire», a-t-il dit, appelant les chefs d’Etat africains à «cesser de regarder ailleurs lorsque les pratiques politiques de nos Etats heurtent les règles et les principes de la gouvernance vertueuse que nous avons unanimement adoptés».
Plusieurs chefs d’Etat intervenant, ou leurs représentants, ont, eux, blâmé les «ingérences» étrangères, le «néocolonialisme» de certaines puissances et les «mercenaires» pour expliquer les putschs ou justifier la perpétuation de pouvoirs forts. Les représentants du Mali, du Soudan, de Guinée et du Burkina Faso, où des régimes civils ont été renversés par des militaires, étaient exclus du sommet. Mais pas celui du Tchad où à l’annonce de la mort du président Idriss Déby Itno, le 20 avril 2021, l’un de ses fils, le général Mahamat Idriss Déby Itno (présent au sommet de Malabo), a pris les rênes du pays à la tête d’un groupe de 15 généraux en limogeant le gouvernement, dissolvant le Parlement et abrogeant la Constitution. Un fait qui motive davantage les accusations dirigées contre les instances panafricaines de pratiquer – sous l’influence de puissances extracontinentales -, la politique des deux poids deux mesures.
L’Algérie pour l’activation d’un mandat d’arrêt africain
Côté algérien, le chef de la diplomatie Ramtane Lamamra, qui a présenté un exposé sur le «rapport du président de la République sur la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent en Afrique», a reconnu implicitement le manque de consensus et les divisions qui opposent les Etats africains sur les questions liées à la sécurité et la lutte contre le terrorisme. «Si nous reconnaissons avoir énormément investi à titre individuel et collectif dans le développement des outils juridiques et pratiques nécessaires, nous devons néanmoins admettre que nos efforts sont demeurés divisés et il est clair qu’ils ne s’accordent ni à l’ampleur ni à la gravité de la menace terroriste», a-t-il déclaré. Le ministre algérien des Affaires étrangères a également insisté sur l’impératif «d’adapter et de mieux cibler» les outils et interventions des Etats et gouvernements africains «pour une riposte collective efficace et durable», préconisant «l’accélération de la mise en application de plusieurs décisions importantes en suspens liées à l’élaboration d’une liste africaine des groupes terroristes, des entités et individus, y compris les combattants terroristes étrangers». M. Lamamra est revenu aussi sur l’importance du «développement et de l’activation d’un mandat d’arrêt africain contre les accusés et condamnés pour des actes terroristes et du fonds de l’Union africaine de prévention et de lutte contre le terrorisme, et la réactivation de la commission du Conseil de paix et de sécurité sur la lutte contre le terrorisme, voire l’élaboration d’un 2e plan d’action africain de prévention et de lutte contre le terrorisme». Il a appelé à «consentir davantage d’effort pour libérer et encourager les mécanismes et agences spécialisés déjà en place, à l’image du CAERT (Centre Africain d’Etudes et de Recherches sur le Terrorisme dont le siège, crée à Alger en 2002), d’AFRIPOL (Mécanisme africain de la Coopération Policière dont le siège est à Alger ) et du CISSA (Comité des Services de Renseignement et de Sécurité en Afrique), afin de leur permettre d’accomplir pleinement leurs missions en tant que composantes essentielles de la stratégie de l’UA de lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent. Il a souligné l’urgence d’activer «les processus de Nouakchott et Djibouti en vue de réaliser les capacités opérationnelles de ces cadres précieux en matière de renforcement de la coopération sécuritaire territoriale et l’échange d’informations». «A travers l’expérience vécue par l’Algérie, nous sommes parvenus aussi à réaliser que vaincre le terrorisme seulement par des moyens militaires est insuffisant, car ce fléau trouvera toujours un moyen pour ressurgir», a expliqué M. Lamamra relevant la nécessité de «traiter les véritables causes du terrorisme et lutter contre l’extrémisme et la propagande terroriste, notamment auprès des jeunes.» Le chef de la diplomatie a noté que les pays du continent «sont appelés à renouveler leur engagement à travailler dans l’unité et la solidarité avec un véritable esprit africain» en vue de vaincre le fléau du terrorisme, soulignant l’importance de «la mise en œuvre sérieuse des décisions prises pour qu’elles ne deviennent pas lettre morte». Il a appelé aussi à «restaurer la confiance en l’importance stratégique des solutions africaines aux problèmes africains, tout en œuvrant et à asseoir un partenariat équilibré et responsable qui tienne compte des domaines d’intérêt et des besoins de l’Afrique. Le plus important demeure le fait de mettre fin à la longue marginalisation de l’Afrique sur toutes les scènes internationales», a-t-il dit. M. Lamamra a appelé, dans ce sens, les partenaires internationaux «à augmenter leurs aides en faveur des pays africains membres pour soutenir leurs efforts en matière de lutte antiterroriste, en se focalisant sur le traitement des principales causes de ce fléau». Il a mis en avant «le besoin de davantage de coopération de la part de nos partenaires en préservant leurs terres de toute exploitation par des terroristes, pour mener des actes subversifs ou soutenir des actes terroristes d’une quelconque manière contre d’autres pays». «Il en est de même pour le tarissement des sources de financement du terrorisme qui exige une coopération internationale forte et conforme au cadre juridique actuel», a-t-il soutenu, notant que «l’Afrique doit être plus déterminée à exprimer le besoin pressant d’opérer des changements et mutations indispensables en vue de former un nouveau modèle des opérations de paix onusiennes, mieux adapté au contexte de lutte contre le terrorisme».

Nouvel appel à la création d’une force militaire panafricaine
Le président de la commission de l’UA, Moussa Faki, a plaidé, vendredi dernier, au double sommet panafricain de Malabo, capitale de la Guinée équatoriale, pour des mesures «urgentes» pour «environ 113 millions de personnes qui ont besoin d’aide humanitaire» et 282 millions sous-alimentées, un phénomène considéré également comme une source d’insécurité et d’appui aux groupes armés. M. Faki a estimé que le «terrorisme» jihadiste était «une gangrène qui infecte progressivement toutes les régions du continent, de la Libye au Mozambique, du Mali à la Somalie, en passant par le Sahel, le bassin du lac Tchad et l’est de la République démocratique du Congo». Après avoir déploré «une insuffisante solidarité africaine envers les pays victimes», le président de la Commission de l’UA a appelé les dirigeants à prendre des mesures concrètes, au premier chef la mise en place d’une force militaire panafricaine, vieux serpent de mer des sommets de l’UA depuis le début des années 2000. «La volonté politique fait défaut, alors que nous avons les moyens et les hommes ; les forces africaines comptent quelque 2,7 millions d’hommes, en mobiliser seulement 1 à 2% et les doter de moyens nécessaires permettrait de réduire notre dépendance des forces étrangères», a-t-il martelé. «L’Afrique est sans doute le dernier continent au monde à vivre avec une telle intensité le terrorisme et où existent encore des changements anticonstitutionnels de gouvernements, et ces deux phénomènes inversent nos priorités de développement».