Novak Djokovic a accompli beaucoup de choses dans sa carrière. Lorsqu’il s’arrêtera, peut-être aura-t-il même accompli plus que n’importe quel autre champion dans l’histoire de son sport. Mais même lui arrive à se retrouver dans une situation totalement inédite, même du haut de ses 34 ans et de son palmarès de mutant. Pour la première fois de sa vie, le voilà qui débarque à New York avec au bout de l’US Open la possibilité de réaliser le Grand Chelem calendaire. A vrai dire, c’est non seulement du jamais vu pour lui, mais pour n’importe quel champion depuis Rod Laver en 1969. C’est donc bien une page d’histoire majeure qui peut s’écrire dans les deux semaines à venir à Flushing Meadows. Habitué aux attentes, au statut de favori et à la pression qui accompagne tout cela, Djokovic n’ignore évidemment pas le caractère exceptionnel du contexte auquel il fait face. « Je fais partie des favoris, ce n’est pas nouveau pour moi, mais il y a quand même une petite différence cette fois en termes d’enjeu » a souri le numéro un mondial en maniant l’euphémisme lors de sa conférence de presse d’avant-tournoi.

Imiter Rod Laver et Donald Budge
Il le sait, il le ressent, tout est d’une amplitude supérieure à l’aube de cet US Open qui peut non seulement lui permettre de devenir l’unique recordman des victoires en Grand Chelem tout en réussissant ce que seuls Donald Budge et Rod Laver (deux fois) ont accompli chez les hommes depuis la naissance du tennis, à savoir remporter les quatre plus grands tournois du calendrier dans une même saison. 3Je sais que toute l’attention va être portée autour de moi et de mes matches, et encore plus avec les absences de Roger et Rafa », dit-il.
Mentalement, on ne fait pas beaucoup mieux que le Djoker, peu importe que l’on fouille parmi ses contemporains ou à l’échelle de l’histoire de son sport. Sa première force, c’est de regarder la réalité en face, sans chercher à minimiser artificiellement l’enjeu. Énoncer une contre-vérité n’en fait pas une vérité. Alors, à quoi bon chercher à travestir les faits par les mots ?
« L’enjeu est énorme, parce que c’est une opportunité unique, concède-t-il. Est-ce que réussir le Grand Chelem serait le plus grand accomplissement de ma carrière ? Je pense que la réponse est simple. Bien sûr que oui. Je ne veux pas dire que c’est maintenant ou jamais, parce que je pense que j’aurai d’autres occasions de gagner des grands tournois, mais je ne suis pas sûr d’avoir une autre chance de réussir le Grand Chelem calendaire. » Compte tenu de la rareté de la chose, c’est effectivement probable.

SOUS PRESSION, MAIS IL AIME ÇA
Pour autant, sans dénaturer ce qui se trouve sur la table, le numéro un mondial s’assoit à celle-ci avec envie, pas la peur au ventre. La pression n’est pas une ennemie à ses yeux. « Je pense que je suis très performant sous la pression, dit-il, clinique et sans fausse modestie. J’aime ça, et je l’ai montré plein de fois dans ma carrière. La pression est un privilège, vraiment. C’est pour me retrouver dans cette situation que j’ai travaillé tous les jours, toute ma vie. J’adore mon sport, je l’admire. Avoir cette opportunité devant moi, c’est formidable et je vais essayer de la saisir. »
Si quelqu’un sur la planète tennis peut survivre à ce contexte, c’est sans doute lui. Il y a quelques semaines, en annonçant son forfait pour la fin de saison, Rafael Nadal s’était d’ailleurs montré confiant pour son rival. « Ce que Novak a accompli cette année est quelque chose d’extraordinaire. Je crois vraiment qu’il peut le faire. Il a fait 75% du chemin. Il va jouer sur dur, probablement sa meilleure surface. Il est le grand favori », jugeait le Majorquin. Daniil Medvedev n’a pas dit autre chose vendredi : « Novak est un homme sous pression, mais je pense qu’il aime ça.»

LA PAGE OLYMPIQUE EST TOURNÉE
Novak Djokovic va devoir trouver et conserver durant deux semaines un subtil équilibre, entre son désir d’écrire l’histoire et le risque de se faire dévorer par cette ambition. « Ça m’inspire et ça me motive, aucun doute là-dessus mais dans le même temps je dois trouver le bon dosage mentalement pour ne pas que cet enjeu m’accapare à chaque match, résume le protégé de Goran Ivanisevic et Marian Vajda. Je ne dois pas lui donner trop d’importance au quotidien et rester dans le moment présent. »
A ceux qui s’inquiètent de sa préparation, ou plutôt de sa non-préparation, puisqu’il n’a disputé aucun tournoi en Amérique du Nord avant cet US Open, l’homme fort du circuit rassure : « Ma préparation s’est bien passée. Je me sens bien sur le court. Ne pas jouer à Cincinnati était prévu, parce que j’étais épuisé par tous les efforts depuis le début de l’été. Il m’a apporté beaucoup de succès et de confiance, mais physiquement et mentalement, c’était dur. » Il ne regrette pas davantage d’avoir disputé les Jeux Olympiques de Tokyo, dont il jure avoir tourné la page en dépit du dénouement malheureux.
Selon lui, il sera donc prêt à tous points de vue pour cette quête ultime. Celle qui peut lui offrir un argument plus massif que jamais à opposer à Federer et Nadal. Il l’avoue, le Grand Chelem est dans sa tête depuis sa victoire à Roland-Garros en juin dernier. «C’est le moment où j’ai senti que ça devenait possible», glisse-t-il. Nous y voilà. L’y voilà. A la fois tout près et encore si loin. Sept matches. Presque une broutille dans l’absolu. Mais ils pèseront tellement plus lourd que d’habitude…