Les night sessions sont l’une des nouveautés de ce Roland Garros 2021. Mais restrictions sanitaires obligent, elles se disputent sans public. Après ses deux grands rivaux, c’était au tour de Roger Federer de découvrir cette ambiance très particulière. Y a-t-il plus incongru qu’une night session de Grand Chelem à huis-clos ? Le concept en lui-même est assez lunaire. Le rendu aussi. Le plus grand court, les plus grandes stars, le plus grand silence.
On croit parfois avoir tout vu dans ce sport mais cette expérience là est unique, nouvelle et, espérons-le, bientôt désuète. La crise sanitaire a créé cette antinomie totale. Les sessions nocturnes sont censées engendrer la fête, l’énergie décuplée, l’électricité dans l’air. Celles de l’US Open sont l’illustration parfaite de cette description. Aller au bout de la nuit dans un stade bouillant, ça parle dans la « ville qui ne dort jamais ». Et déjà le choc avait été terrible en septembre dernier lorsque l’intégralité du tournoi américain avait dû se dérouler à huis-clos. Le plus grand court de tennis au monde déserté par le public, c’était l’impression d’un silence assourdissant et pesant.

UNE DIFFICULTÉ À SE CONCENTRER
À Roland Garros, le nouveau Central flambant neuf devra patienter pour connaître ces ambiances enflammées. En attendant, il faut s’accrocher. Novak Djokovic et Rafael Nadal ayant déjà testé, c’était au tour de Roger Federer de s’y coller pour son troisième tour face à l’Allemand Dominik Koepfer. Et si l’immense champion Suisse connaissait l’absurdité d’une sortie définitive Porte d’Auteuil dans un stade vide ? Après Jo-Wilfried Tsonga et Richard Gasquet, qui disputaient peut-être leur ultime Roland, après Carla Suarez-Navarro, tout juste victorieuse du cancer et condamnée à l’anonymat du Simonne-Mathieu pour ses adieux parisiens, cela commencerait à faire beaucoup.
Les journalistes présents dans la tribune de presse du Court Philippe-Chatrier ont vu Federer enlever difficilement la manche au tie-break. La veille, pour le Tsitsipas-Isner, ils oscillaient entre six et treize journalistes frigorifiés en ce même endroit. Croisé à la sortie du court, l’arbitre de chaise Kader Nouni a confié à certains la grande difficulté à garder toute sa concentration dans ce contexte désolant.
Pour le début du deuxième, direction le bar de la presse, lui aussi tout nouveau, qui surplombe agréablement le Central. Derrière les vitres, on entend plus que les voix de ses confrères, même plus celui de la balle. Cette fois on n’a vraiment plus que l’image. Et le break d’avance du double décuple vainqueur de Grand Chelem est deux fois effacé par l’accrocheur Koepfer.

UN SOUTIEN POUR FEDERER, KOEPFER S’AGACE (À JUSTE TITRE)
Retour en tribune, plusieurs couches de vêtement supplémentaires sur le dos. L’expérience du vieux briscard des night sessions parisiennes ! L’auditoire n’a rien avoir avec celui des jours précédents, beaucoup plus de sièges sont garnis. La rencontre est partie pour durer, Federer perd le deuxième et un peu le fil, breaké d’entrée au troisième.
Petit à petit, certainement par réaction contre l’injustice d’une éventuelle élimination dans ces conditions, un phénomène se produit, rarissime, jamais vu, par moi en tout cas. À chaque point marqué par le Suisse, c’est presque toute la tribune réservée à la presse qui applaudit, faisant fi de l’objectivité intrinsèque à la profession. Comme pour venir au secours de l’homme en rouge, privé de soutien, et marquer son estime pour ce joueur de presque quarante ans, en train de lutter avec conviction et envie alors que minuit approche.
Avec ceux des « clans » de chaque adversaire, ces encouragements sont les seuls à retentir dans cette enceinte qui résonne et parviennent aux oreilles des deux protagonistes. Débreaké, Koepfer s’agace à juste titre de ce soutien envers le Bâlois. Il regarde d’un œil noir cette tribune dont la neutralité vacille. Décidément, même à huis-clos Federer arrive à avoir le public avec lui. Quelques points plus tard, l’Allemand récolte un point de pénalité pour conduite incorrecte.
Contrairement à la veille, personne ne déserte malgré une température qui ne doit certainement pas dépasser les quinze degrés. On entend chaque juron, chaque encouragement, chaque ahanement, on entend même ce que l’arbitre peut dire aux ramasseurs de balle.
Peu avant 1 heure du matin, Federer se qualifie pour la seconde semaine, vingt-et-un ans après son premier huitième à Roland-Garros… Semble-t-il chafouin de devoir en passer par la case nocturne, il retrouve instantanément le sourire, au point de remercier au micro de Marion Bartoli ceux qui ont mis un peu de vie dans ce morne environnement, les sponsors, les journalistes et les proches. Le Suisse a survécu à un nouveau challenge : le monde du silence.