Les perspectives d’un dialogue entre le pouvoir militaire et l’opposition au Tchad disparaissent au fur et à mesure que les jours passent. Elles sont progressivement enterrées sous les coups de la répression qui s’est abattue sur les courants politiques et les personnes qui sont sortis manifester, le 20 octobre dernier, leur refus d’une transition prolongée de deux ans et du maintien du général Mahamat Idriss Déby à la tête du pays en violation de son engagement à ne pas fermer le jeu politique après sa désignation à la suite de la mort de son père en octobre 2021.

Par Anis Remane
Depuis ces évènements sanglants qui ont fait officiellement à N’djamena, la capitale, et dans trois autres villes, une cinquantaine de morts, plus d’une centaine de victimes selon un décompte de l’opposition, le climat politique s’est profondément dégradé par la multiplication des arrestations des opposants et le signalement continu des cas de disparition.
Vendredi 11 novembre, le Procureur de N’Djamena a affirmé que plus de 600 personnes ont été arrêtées et emprisonnées dans le pays lors des violentes manifestations du 20 octobre. Des ONG locales et des groupes d’opposition affirment que la «traque» et les «rafles» se poursuivent depuis, quotidiennement, sur fond de détérioration profonde du contexte socio-économique.
Accusés par le pouvoir de fomenter une «insurrection», les courants hostiles au pouvoir militaire et à l’origine de la manifestation du 20 octobre, le parti les Transformateurs et la plateforme de l’opposition Wakit Tamma crient au massacre et interpellent les instances internationales, alors que leurs leaders fuient le pays. Deux des principales figures des Transformateurs et de la plateforme de l’opposition, Succès Masra et Max Loalngar, ont annoncé avoir demandé à la Cour pénale internationale (CPI) l’ouverture d’une enquête pour «crimes contre l’humanité».
Succès Masra, chef de file des Transformateurs», en pointe contre la prolongation de la transition militaire de deux ans, assure avoir été «contraint» de fuir son pays le 1er novembre dernier. Le soir des manifestations du 20 octobre, des soldats ont pénétré au QG des Transformateurs, selon lui. «Ils venaient me chercher mais, comme je ne m’y trouvais pas, ils ont arrêté 27 membres de mon équipe», raconte l’opposant au téléphone à l’AFP depuis un pays inconnu. Il assure que 23 ont, depuis, été «assassinés», ajoutant que «la chasse à l’homme se poursuit dans tout le pays».
«Comme tous nos militants, je suis entré en clandestinité», explique aussi à l’AFP Max Loalngar, leader de Wakit Tamma, au téléphone quelque part dans le pays. «Depuis le 20 octobre, les forces de l’ordre passent de maison en maison, ils prennent n’importe qui», assure-t-il. «Chaque matin, on repêche des corps» dans le fleuve Chari «et d’autres sont enterrés dans le désert», lâche l’opposant, en écho à des témoignages, non authentifiés, sur les réseaux sociaux.
Des témoins cités par l’agence de presse décrivent une situation de peur. L’opposition, des ONG internationales, des experts de l’ONU et des responsables de l’Union africaine (UA) accusent le pouvoir de continuer à traquer les opposants. Transformateurs et Wakit Tamma assurent que 1 500 à 2 000 personnes ont été arrêtées depuis le 20 octobre et dénoncent des «exécutions extrajudiciaires». «Qu’ils déposent une plainte et qu’ils en apportent la preuve», a rétorqué vendredi 18 novembre le ministre de la Justice, Mahamat Ahmat Alhabo, ne reconnaissant que l’arrestation de 621 personnes, dont 83 mineurs, transférées à la prison de haute sécurité de Koro Toro, en plein désert, en attente de passer devant des juges pour notamment pour «tentative d’insurrection», selon les mots mêmes du général Déby.
L’Union africaine (UA) et l’Union européenne (UE) ont «condamné fermement» une répression disproportionnée et les «graves atteintes aux libertés d’expression et de manifestation». Dans un rapport du 4 novembre, des experts mandatés par l’ONU estiment qu’entre 50 et 150 personnes ont été tuées, 150 à 184 autres ont «disparu», 1 369 arrêtées et 600 à 1 100 «déportées» à Koro Toro.
Vendredi 18 novembre, le président de la Commission de l’Union africaine, le Tchadien Moussa Faki, a dénoncé dans un rapport une «répression sanglante» et des cas signalés de «tortures, d’exécutions extrajudiciaires et d’enlèvements de plusieurs civils». Il avait préconisé des sanctions contre le pouvoir à N’djamena mais sa demande n’a pas été acceptée par le Conseil de paix et de sécurité de l’UA. Une attitude qui affaiblit l’Union et incite à se poser des questions sur l’absence de sanctions pourtant imposées à d’autres pays comme le Mali, la Guinée Conakry ou le Burkina. Le traitement de faveur dont bénéficie le pouvoir à N’djamena, indiquent des observateurs de la scène tchadienne, n’est pas sans relation avec l’influence qu’exerce la France, pays qui dispose au Tchad d’un dispositif militaire stratégique, sur certains Etats d’Afrique de l’Ouest qui ont fait barrage à toute mesure contre le général Déby et les officiers qui contrôlent le pays. n