Le Tchad est entré hier dans une nouvelle phase politique avec l’ouverture, hier à Ndjamena, du «dialogue national inclusif». Cette séquence est une suite de l’accord signé le 8 août dernier à Doha, au Qatar, entre l’homme fort du pays, le président Mahamat Idriss Déby Itno, et une quarantaine de factions politico-militaires de l’opposition.

Par Lyes Sakhi
Elle vise la réforme des institutions tchadiennes dont celles de l’armée, le désarmement, la démobilisation et la réinsertion des groupes politico-militaires, ainsi que la rédaction d’une nouvelle Constitution, qui sera soumise à référendum, et à l’organisation d’une élection libre et transparente. En résumé, l’objectif est de remettre le pouvoir aux mains des civils et replacer le pays sur la voie de la normalité constitutionnelle et institutionnelle après plusieurs décennies de coups de force et d’instabilité.
Les questions de la paix et des libertés fondamentales seront également au cœur des discussions entre le président Mahamat Idriss Déby Itno, arrivé au pouvoir en avril 2021 à la tête d’un Conseil militaire de transition (CMT) après la mort de son père Idrid Déby, et les représentants des groupes d’opposition qui ont accepté de s’engager dans le dialogue, après plusieurs mois de négociations parrainées par le Qatar et soutenues par les Nations unies et l’Union Africaine (UA).
Quelque 1.400 délégués, membres de syndicats, de partis politiques et du CMT, se réuniront ainsi pendant 21 jours, trente au maximum au Palais du 15 Janvier, au cœur de la capitale tchadienne, pour tenter une réconciliation nationale sur fond de remise en ordre démocratique d’un système de gouvernement devenu un danger pour la sécurité du pays comme de la région entière. Il ne fait plus de doute, aujourd’hui, en effet, que l’accaparement du pouvoir et le non-respect des règles de l’alternance au pouvoir sont une source de désordre et un combustible dangereux en situation où les pays concernés sont confrontés à des difficultés économiques et de développement sérieux.
Toute l’histoire récente des pays du Sahel en butte à de graves problèmes sécuritaires se résume par le désordre institutionnel, au non-respect des règles de la bonne gouvernance et de la faillite de leurs Etats respectifs. On comprend dès lors pourquoi le chef de l’ONU encourage les parties tchadiennes engagées dans le «dialogue national inclusif», le DNI, à mettre les chances du côté de la normalisation constitutionnelle et politico-institutionnelle. Antonio Guterres a félicité le Tchad pour ce dialogue, dans lequel il a salué une «opportunité historique de poser de nouvelles fondations pour la stabilité» du pays. On comprend également pourquoi le président en exercice de l’Union Africaine (UA) Macky Sall, à la veille de l’ouverture des travaux du DNI, s’est déplacé à Ndjamena pour apporter son soutien. Le président de la Commission de l’UA, Moussa Faki Mahamat, lui, était présent hier à la cérémonie d’inauguration pour confirmer l’engagement africain au processus désormais en vigueur et pour lequel les craintes demeurent vives cependant.
Théoriquement, les parties engagées dans le «dialogue inclusif» devraient clôturer leur discussion avec la perspective que la transition en cours depuis avril 2021 se termine dans un dans un délai de 18 mois. Une échéance que le président Mahamat Idriss Déby Itno a lui-même fixé, promettant de remettre le pouvoir aux mains des civils. La question demeure toutefois sur la qualité de sa promesse. Hier, dans son discours inaugural, le président Déby Itno a déclaré que le dialogue qui s’est ouvert est «un moment décisif pour l’histoire» du pays et qu’il doit «tracer les voies d’un nouveau départ». Sur le terrain, certaines parties tchadiennes doutent de sa sincérité. Elles rappellent qu’en juin dernier il avait déclaré envisager une prolongation de la transition de 18 autres mois et qu’il remettait son «destin» à «Dieu» sur une éventuelle candidature à la présidentielle. Par ailleurs, d’importants groupes politico-militaires ont refusé de signer l’accord de Doha et ont décidé de ne pas participer au dialogue. C’est le cas du FACT, le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad, l’un des principaux groupes rebelles, encore très actif responsable de l’offensive ayant provoqué la mort de l’ex-président Idriss Déby Itno en avril 2021. «Le FACT rejette cet accord qui, en réalité, ne prend pas en compte nos revendications, a expliqué Issa Ahamat son porte-parole. Entre autres, la libération de nos prisonniers à compter de la signature de l’accord, la parité des délégués au dialogue national inclusif. Wakit Tamma, une coalition de partis d’opposition et de membres de la société civile, a également refusé de participer au dialogue, accusant la junte de perpétuer des «violations des droits humains» et de préparer une candidature à la présidentielle du général Déby. De son côté, Succès Masra, un opposant à la junte à la tête du parti Les Transformateurs, qui est membre de Wakit Tamma, a appelé hier samedi à la résistance civile et à des manifestations lors d’un meeting au siège de son parti à N’Djamena, devant plusieurs centaines de ses partisans entourés d’une forte présence policière.
Pour autant, le pré-accord de Doha a relancé l’espoir d’un dialogue réussi. Les groupes absents au rendez-vous de Ndjamena affirment ne pas couper les ponts avec la négociation et déclarent rester disponibles pour négocier et résoudre la question tchadienne par le dialogue», selon le porte-parole du FACT. Selon un décret signé mercredi par le président Mahamat Idriss Déby, le DNI aura un caractère «souverain» et ses décisions seront «exécutoires». «Le président du Conseil militaire de transition, président de la République, chef de l’État, en est le garant», précise le décret. Wait and see. n