Le sentiment que l’installation d’un conseil militaire de transition (CMT) au Tchad et présidé par
le fils de l’ancien homme fort Tchad, le maréchal Idriss Déby Itno, officiellement mort au combat, n’allait pas arranger les choses dans ce pays du Sahel s’est brutalement confirmé hier.

Par Halim Midouni
A l’appel de l’opposition et de la société civile, des centaines de personnes sont sorties en début de matinée dans les rues de Ndjamena, bravant l’interdiction de manifester par l’autorité militaire. Des témoins ont fait état de « plusieurs morts » dans la capitale mais sans confirmation. Des sources ont cependant avancé un bilan de trois morts dont une femme tuée après des jets de pierres par des contestataires contre l’autobus dans lequel elle se trouvait et d’où elle ne put s’enfuir comme les autres passagers.
En attendant un bilan vérifié des pertes humaines de la journée, c’est la mobilisation populaire dans ces manifestations qui aura retenu l’attention et confirmé le refus de l’opinion tchadienne du scénario de transition imposé par le général 4 étoiles Mahamat Idriss Déby et le groupe de généraux qui constituent l’ossature du nouveau pouvoir au Tchad ; dissolution du gouvernement, du Parlement, abrogation de la Constitution et dix-huit mois de parenthèse institutionnelle avant l’organisation de nouvelles élections. Un fait accompli, ont dénoncé les manifestants hier.
« On en a marre, marre, marre de la dynastie monarchique au Tchad », a lancé hier selon les agences de presse présente sur les lieux une manifestante dans un petit rassemblement à N’Djamena. Dans le sud du pays, où l’on dit que des victimes sont tombées sous les tirs à balles réels de l’armée, des Tchadiens sont sortis pour crier leur refus du « coup d’Etat de la junte ». Selon la Convention tchadienne de défense des droits de l’homme (CTDDH), une ONG, neuf personnes ont été tuées, sept dans la capitale, deux autres à Moundou dans le sud tchadien. « Les militaires ont annoncé la couleur: gouverner dans le sang. Les forces de l’ordre ont tiré à balles réelles sur des jeunes pour réprimer une marche pacifique », a tweeté Saleh Kebzabo, l’opposant historique à Idriss Déby Itno.
Après ces affrontements meurtriers, le calme a semblé revenir à Ndjamena. Mais l’incertitude demeure en ce qui concerne le climat politique et sécuritaire après ce départ sanglant du conseil militaire à la tête d’un pays au cœur d’enjeux géopolitiques et géo sécuritaires considérables, qui est confronté à la menace terroriste djihadiste et où l’opposition armée jure de marcher sur la capitale si les conditions du dialogue ne sont pas mises en place.
Dans un discours télévisé et radiodiffusé à la mi-journée d’hier, le nouveau président, le général Mahamat Idriss Déby, a promis d’organiser « un dialogue national inclusif » durant la période de transition fixée à 18 mois. « Le Tchad continuera à tenir son rang et à assumer ses responsabilités dans la lutte contre le terrorisme et respectera tous ses engagements internationaux », a-t-il également déclaré. Mais il n’a pas évoqué une seule fois les manifestations dans cette déclaration.
Hier, mardi, au moins 12 militaires tchadiens et 40 assaillants ont été tués dans des combats consécutifs à l’attaque d’une position de l’armée par des jihadistes dans la région du lac Tchad, selon e gouverneur de la province, Mahamat Fadoul Mackaye. Les combats se sont déroulés à l’aube entre les localités de Ngouboua et Kaïga, à une centaine de km au nord de N’Djamena, dans cette région du lac Tchad aux confins du Nigeria, du Niger, du Cameroun et du Tchad, et où Boko Haram et l’Etat islamique en Afrique de l’ouest (Iswap) s’en prennent régulièrement aux quatre pays, selon un haut responsable des services de sécurité qui a requis l’anonymat. « Le ratissage se poursuit », a ajouté cette source en fin de matinée. Le porte-parole de l’armée, le général Azem Bermandoa Agouna, a confirmé l’attaque à l’agence de presse AFP mais a refusé de livrer un quelconque bilan.
Le nouveau chef du gouvernement de transition, nommé le 26 avril 2021, a semblé hier totalement hors course alors que sa désignation était destinée à fournir des gages d’apaisement à l’opposition. Albert Pahimi Padacké, qui a été le dernier premier ministre du président mort Idriss Déby Itno, a plaidé l’« union sacrée pour sauver la Nation ». « Le défi, a-t-il dit dans un entretien à l’AFP, est celui de la paix ». Il ne croyait pas si bien dire, lui qui n’a peu de marges de pouvoir. Selon la charte de transition, il est à la tête d’un gouvernement dont les membres seront nommés et révoqués par Mahamat Idriss Déby….