Ira, ira pas ? La question concerne la présidente de la Chambre des représentants et l’une des plus hautes personnalités de l’Etat américain, Nancy Pelosi, qui envisage de se rendre en visite officielle à Taïwan.

Par Lyes Sakhi
Elle est posée parce que Pékin, qui réclame sa souveraineté sur l’île et veut la réintégrer dans son giron national au même titre que Hong Kong en 1999, voit dans ce projet de visite un signal contre son droit à la réunifier au reste du pays et un signe des Etats-Unis à développer davantage une stratégie du rapport de force déjà manifeste en mer méridionale de Chine, en Asie-Pacifique et à travers la question des musulmans ouïghours. L’interrogation se rapporte également à l’administration du président Joe Biden et à la réaction qu’aura la Maison Blanche vis-à-vis de l’intention de Mme Pelosi de se rendre à Taipei et d’un congrès US dont une majorité d’élus est favorable au maintien de Taïwan dans son statut actuel : un gouvernement, une monnaie et une armée propres. Mais l’île n’a jamais proclamé officiellement son indépendance, une perspective que des congressistes américains, démocrates et républicains, souhaiteraient se réaliser.
Mme Pelosi n’a pas dit si elle effectuerait bien ce voyage, mais elle a déclaré penser qu’il était «important (…) d’afficher un soutien à Taïwan». Le président Joe Biden a noté la semaine dernière que l’armée américaine jugeait que cette visite n’était «pas une bonne idée». Une hésitation réelle ou feinte – qui peut signaler l’existence aussi d’une dissension à l’intérieur de l’establishment US sur le dossier taïwanais et une prudence du Pentagone à ne pas aggraver le climat de tension avec la Chine qu’il suppose pour l’instant incapable d’envisager des opérations militaires et logistiques complexes et coûteuses – mais qui tranche avec le ferme avertissement de Pékin et sa volonté de ne pas accepter qu’une responsable aussi haute placée de la hiérarchie politique et institutionnelle américaine se rende à Taïwan pour la première fois dans l’histoire des relations entre Washington et Taipei depuis la visite du républicain Newt Gingrich en 1997.
Mercredi 27 juillet, un porte-parole de la diplomatie chinoise Zhao Lijan a indiqué à ce sujet que les Etats-Unis devront «assumer toutes les conséquences» d’une visite potentielle de la cheffe des députés américains à Taïwan. «Si les Etats-Unis s’obstinent à défier la ligne rouge de la Chine» avec cette visite à Taïwan, ils «feront face à de fermes mesures en réaction et devront en assumer toutes les conséquences», a précisé le porte-parole qui répondait à une question sur des informations de presse selon lesquelles l’armée américaine augmenterait son activité en Asie-Pacifique en cas de visite de Mme Pelosi.
Ces propos, indiquent les observateurs, interviennent avant un possible appel téléphonique aujourd’hui 28 juillet entre le président chinois Xi Jinping et son homologue américain Joe Biden. Un échange qui pourrait apaiser la nouvelle hausse de tension entre Pékin et Washington. Mais qui, dans le fond, ne réglera pas un contentieux dont l’issue, telle que perçue par les Etats-Unis et le camp occidental d’une manière générale, serait celle d’un déploiement de force des troupes chinoises à Taïwan avec des retombées de même amplitude plus puissante que celle de la guerre de la Russie en Ukraine. Au sujet d’un scénario d’attaque de l’île par les armées chinoises, le patron de la CIA, William Burns, a récemment dit que la question n’était plus de savoir si la Chine allait envahir l’île, mais «quand et comment».
Le renseignement taïwanais quant à lui cherche à prévenir l’Europe contre les intentions militaires de Pékin sans qu’on sache de quelle audience il dispose et quelle réponse il aura. Début juillet, le responsables du M5 et du FBI ont cependant tenu le même discours que la CIA, précisant que la Chine aurait augmenté considérablement durant ces trois dernières années ses efforts d’espionnage à Taïwan et qu’elle étudie, à la lumière du conflit en Ukraine, les moyens de s’immuniser contre des sanctions occidentales dans le cas où elle franchit le rubicond et de prendre l’île par la force. Le renseignement américain et britannique ajoutent que la pression militaire et diplomatique chinoise contre l’île s’est accrue depuis l’élection en 2016 d’une présidente taïwanaise, Tsai Ing-wen, issue d’un parti indépendantiste.
Dans ce contexte, le projet de visite de Nancy Pelosi qui représente un Etat américain qui n’a jamais reconnu la souveraineté de Taïwan, mais l’appuie politiquement et militairement, se présente comme un test et un indicateur sur l’orientation que prendraient les tensions entre Pékin, qui prépare pour la fin de l’année le 20e congrès du Parti communiste au pouvoir – un moment politique sensible -, et Washington en ce qui concerne l’avenir de l’île. Mme Pelosi devait initialement se rendre en avril sur l’île mais avait dû reporter son voyage après avoir été diagnostiquée positive au Covid. n