Enseignant à l’université Mouloud-Mameri de Tizi Ouzou, Tahar Eddine Ammari nous livre, dans cet entretien, sa lecture du 28e Sommet de l’Union africaine qui se déroule à partir d’aujourd’hui à Addis-Abeba, en Ethiopie, notamment le retour du Maroc au sein de l’Union.

Le spécialiste en droit international nous indique qu’en ratifiant l’Acte constitutif, le Maroc reconnaît indirectement la République arabe sahraouie démocratique (Rasd). Car l’acte constitutif de l’Union africaine consacre l’égalité souveraine des États membres.

Reporters : C’est aujourd’hui que l’Union africaine va examiner le dossier d’adhésion du Maroc après 33 ans de défection. Quelles sont les procédures à suivre pour trancher cette question ?
Tahar Eddine Ammari : Le président de la commission de l’UA est censé remettre la demande d’adhésion du Maroc avec l’Acte constitutif qu’il a ratifié à chaque membre qui devrait répondre par la suite à cette demande. Au bout du 28e Sommet, son adhésion est formellement acquise. Le président de la commission notifie par la suite au Maroc son admission comme membre au sein de l’Union africaine. Ce qu’il faut signaler, c’est qu’en ratifiant l’Acte constitutif, le Maroc reconnaît indirectement la République arabe sahraouie démocratique (Rasd). Car l’acte constitutif de l’Union africaine consacre l’égalité souveraine des États membres et le respect des frontières existant au moment de l’accession à l’indépendance.

Le ministre marocain des Affaires étrangères Saleheddine Mezouar a clairement dit que son pays ira à l’UA pour défendre son intégrité territoriale. En quelque sorte, le Maroc défend la marocanité du Sahara…
Historiquement, les territoires sahraouis ne font pas partie du Maroc. Mais, c’est un territoire indépendant, uniquement propre au peuple sahraoui qui a le droit de fonder un Etat sur son sol que lui reconnaissent aussi les institutions onusiennes et le droit international. Certes, le royaume chérifien a ratifié l’acte constitutif de l’UA, mais il croit aussi au respect des frontières selon son raisonnement. C’est-à-dire, sa conviction de la marocanité du Sahara occidental. Je pense qu’il ne pourra pas rester sur les mêmes positions aussi longtemps avec la décision de justice de l’Union Européenne. Il y a certains qui confondent entre le cas de la Crimée, annexée en 2014 par la Russie, et l’annexion de la Rasd par le Maroc en 1975. En effet, depuis toujours, certains citoyens de Crimée se sentaient plus Russes qu’Ukrainiens. Ensuite, elle n’a été annexée qu’après la tenue d’un référendum. Ce qui est totalement différent du cas des Sahraouis annexés de manière illégale et dont la population ne cesse de réclamer son indépendance.

Peut-on s’attendre à un débat au sein de l’UA sur la suspension des activités ou de la participation de la Rasd de l’UA ?
La Rasd est un membre fondateur de l’UA. Ni le Maroc, ni un autre pays ne peut réclamer sa suspension, sauf si le Maroc demande, après son adhésion, par le biais de l’article 32 de l’UA, de réviser et d’amender certains articles pour essayer d’exclure la Rasd de l’organisation panafricaine. Ce sera un coup de poker…

 

Le navire Key Bay a chargé une cargaison d’huile de poisson à partir d’El Ayoun occupée malgré la décision de la Cour de justice de l’UE (CJUE), qui exclut définitivement le territoire du Sahara occidental du champ d’application des accords d’association et de libéralisation conclus entre l’UE et le Maroc…

Le verdict de la justice de l’UE constitue une avancée importante pour la cause sahraouie. Il a consacré l’idée que le territoire sahraoui est séparé de celui du Maroc. Ce qui reste, c’est l’application et la mise en œuvre du verdict sur le terrain. Il n’est pas demandé au Maroc de ne pas revoir l’accord entier mais juste son application à ce qu’il se limite à celui du Maroc.

 

Quelle appréciation faites-vous sur la citation, en novembre dernier, par la justice espagnole de Brahim Ghali et de 27 autres dirigeants du Front Polisario de comparaître devant le tribunal ?
Il existe certains procès qui prennent une dimension politique et que certains lobbies utilisent pour essayer d’influer sur le cours des événements et freiner un élan d’une stratégie diplomatique.
Pour ces raisons, ils ont fait sortir le dossier du chef du Polisario, poursuivi pour génocide, crimes contre l’humanité et autres délits. Ce dossier a été sorti à l’improviste après la plainte déposée, en 2007, rien que pour entraver et intriguer une partie en faveur d’une autre. Jusqu’à présent, il jouit de la présomption d’innocence. Il est innocent jusqu’à preuve du contraire.