Abou Ali paraît plus que son âge. A peine la cinquantaine et, pourtant, son visage est marqué par des rides profondes, prématurées. La guerre et l’exil forcé l’ont marqué à vie. Son regard reflète toute l’amertume mais aussi une immense inquiétude pour l’avenir. Cela fait plus de six ans pourtant qu’il a fui la Syrie, en pleine guerre, pour se réfugier au Liban. Depuis, il a réussi à s’établir en dépit des difficultés et des escroqueries dont il a été victime au début de son installation, nous a-t-il relaté. Ses enfants ont grandi, mais la peur ne cesse de l’habiter, tiraillant son ventre comme un mauvais ulcère qui saigne à la moindre égratignure. «J’ai peur pour mes garçons. Ils ne peuvent construire un avenir au Liban. La vie est tellement chère ici ! Nous vivons dans une société très matérialiste, où le dollar compte plus que la compassion», confie-t-il. Au Liban, on ressent une certaine tension entre les 18 confessions religieuses qui y évoluent mais les citoyens, quelle que soit leur appartenance religieuse, semblent partager une grande passion… pour le dollar ! Et ce, y compris les étrangers qui y élisent domicile. «Au Liban, il y a deux classes. Celle des trop riches et celle des très pauvres. Pas de juste milieu ! Pour joindre les deux bouts, nous devons assurer plusieurs boulots. Moi, par exemple, je travaille comme réceptionniste le soir et chauffeur de taxi le jour», confie un Libanais d’origine arménienne. Abu Ali est également chauffeur de taxi. Un coup dur pour ce Syrien qui menait, il y a quelques années, une vie aisée dans son pays. «J’ai tout vendu pour m’établir au Liban. Je n’ai plus rien en Syrie. Mais tout ce que j’ai vendu ne m’a pas suffi pour avoir une vie décente. Il a fallu que je travaille d’arrache-pied pour pouvoir faire venir ma famille auprès de moi», se rappelle-t-il. L’aîné de ses enfants, qui a 27 ans aujourd’hui, a été obligé de tirer un trait sur ses études et d’entrer dans la vie professionnelle pour assister son père à subvenir aux besoins de la famille. De même que sa sœur et son mari. Ils vivent tous, en fait, dans la même maison pour économiser sur les prix du loyer et autres frais. «Nous payons 1 000 dollars par mois. Le loyer est extrêmement cher dans ce pays même pour les Libanais. La vie est tellement chère dans ce pays que nous ne travaillons que pour notre nourriture et pour le loyer », déplore-t-il. L’électricité, irrégulière dans ce pays depuis la guerre en Syrie, coûte également très cher à la population. «Dans la plupart des foyers, l’électricité est coupée en fin de journée. Nous sommes obligés d’utiliser le groupe électrogène dès la tombée de la nuit. Ce qui engage des frais supplémentaires. Certains immeubles sont dotés de groupes électrogènes et les frais de cette énergie sont compris dans le loyer. Mais la plupart des citoyens sont obligés de s’abonner à des sociétés de groupes électrogènes», explique Abou Ali. S’il est résigné à son sort, il rêve d’un autre présent et avenir pour ses enfants, dans un autre pays où il ferait bon vivre. En tant que chauffeur de taxi, il a l’occasion de se frotter à des touristes de différentes nationalités, dont des Algériens. Il en profite pour leur poser des questions sur les conditions de vie dans leurs pays respectifs. «Le plus jeune de mes fils est parti récemment en Turquie. C’est juste un pays de transition pour atteindre le Vieux Continent. Il va tenter sa chance dans un pays européen. Quant à mon aîné, il prospecte toujours», dit-il. A des touristes algériens, il a posé toute sorte de questions sur le travail, le loyer… et les mœurs ! «Ici, au Liban, les femmes s’affichent dans les vêtements un peu osés. En tant que famille musulmane, nous aimerions que nos enfants évoluent dans un milieu sain, où la religion a encore toute son importance», relève-t-il. Il a indiqué que des rumeurs circulent sur le compte des Algériennes au Liban. «Des mauvaises langues affirment que les Algériennes s’habillent comme les Libanaises et s’affichent aussi dans des tenues très osées», rapporte-t-il aux touristes algériens. Abou Ali ne cache pas que l’Algérie est l’une des options envisagées par sa famille ainsi que la Turquie. «Nous avons eu des échos des Syriens établis en Algérie. Ils semblent très bien intégrés et vivent dans des conditions décentes. Le problème qui se pose actuellement, c’est qu’il est très difficile pour un Syrien d’obtenir un visa algérien. Quant à la Turquie, nos rapports avec elle sont troubles depuis quelque temps. Il est donc difficile, pour le moment, d’envisager, un avenir là-bas», souligne-t-il. Il souhaite aussi un autre environnement spirituel et de culte pour ses filles. Etant musulmane sunnite, cette famille a du mal à s’intégrer dans un environnement tiraillé par de différents courants religieux. «Notre position avec les chrétiens, par exemple, est claire. Chacun sa religion. Mais vis-à-vis des autres musulmans, on se sent plutôt mal à l’aise. J’ai essayé de me faire des amis, mais c’est difficile. Ils cherchent à imposer leurs courants respectifs comme mode de vie. Ce qui me perturbe dans mes croyances, suscitant même chez moi des doutes», révèle la fille d’Abou Ali. Les lois libanaises relatives à la famille ne sont pas non plus au goût des Syriens. Un jeune syrien, qui a fait pratiquement le tour de l’Asie et de l’Europe avant de s’établir au Liban, est mécontent que la loi soit en faveur de la femme. «Mon épouse est libanaise. Si un jour, nous sommes amenés à nous séparer, je n’aurai plus aucune autorité sur nos deux filles. Mais je suis obligé de faire avec. J’ai essayé de faire ma vie ailleurs mais je n’ai pas réussi. Le Liban est le pays le plus proche de la Syrie et de ma famille. J’ai épousé une Libanaise et j’essaie de réfléchir comme un Libanais pour pouvoir survivre», confie Rached, un chauffeur de bus. Il n’a pas d’autre choix, selon lui, que de se fondre dans la masse libanaise. «La Syrie ne redeviendra plus comme avant. Le pays est divisé en plusieurs parties, tenues par les Russes, les Américains, les Turcs et les Iraniens. Les Syriens n’ont plus leur mot à dire et cela, pour longtemps», a-t-il estimé dépité.
F. A.