Tout le monde savait que les relations entre les architectes et l’administration de tutelle n’étaient pas un long fleuve tranquille, mais personne ne se doutait que les vaguelettes se transformaient peu à peu en tsunami risquant d’emporter le premier art.

Par Hamid Bellagha
La conférence de presse organisée hier mardi par le conseil local du Syndicat des architectes de Constantine est plus que révélatrice du marasme et du malaise dans lesquels se trouvent les architectes, en général, et les bureaux d’études privés, en particulier.
«C’est un message, un SOS, que nous voulons adresser à l’opinion publique et aux plus hautes autorités de l’Etat», dira d’emblée le président du conseil M. Benmakhlouf Zakaria. «Nous avons eu beaucoup d’espoir après le hirak que les mauvaises habitudes et les actes destructeurs des bonnes volontés allaient disparaître. C’est vrai que de nouvelles lois ont vu le jour, mais certains commis de l’Etat persistent dans leur réflexe de favoritisme ; et le mot n’est pas trop fort.»
Tout a commencé ou plutôt continue avec les fameux cahiers des charges régissant le métier de promoteur et d’architecte. Des documents éculés faits sur mesure pour les «heureux» bénéficiaires des projets, selon notre interlocuteur et des autres membres du conseil. «Un architecte, par exemple, doit disposer d’au-moins 2 milliards de centimes par an et par projet de 100 logements et de trois collaborateurs au minimum. On nous a même exigé, une fois, d’avoir deux véhicules pour prétendre participer à un projet», nous dira encore notre interlocuteur. «C’est aberrant, l’architecte avance des idées, des plans, mais non une bâtisse ou des murs pour disposer d’une telle somme. L’idée est d’éliminer tous les concurrents, les petits bureaux, pour donner les marchés en bloc à des bureaux étatiques, mais surtout privés. Des privilégiés qui vont, comble de l’ironie, faire travailler les bureaux éliminés à cause de leur ‘pauvreté’, car ils ne pourront pas suivre un projet de plusieurs centaines de logements à eux seuls. Bien entendu, les petits bureaux éliminés bosseront au noir, avec le cachet du patron qui aura décroché la timbale.»
L’index accusateur s’adresse aux organismes étatiques, les maîtres d’ouvrages, tels les OPGI, DUC, AADL… qui établissent des cahiers des charges «hors la loi».
«Cela a eu comme conséquence la fermeture de plusieurs bureaux d’études, 20 %, et seulement 10% des 400 que comptent la wilaya arrivent à décrocher des marchés. L’architecte est devenu pauvre, incapable de payer 12 000 malheureux dinars pour son adhésion à l’Ordre des architectes», nous assènera Bensihamdi Mourad, architecte depuis plus de trente ans.
Les conditions invalidantes demeurent nombreuses et ont conduit, comme souligné par nos interlocuteurs, à mettre la clé sous le paillasson de plusieurs bureaux d’études. Le mot corruption mis de côté par nos locuteurs en début de la rencontre a fini par être formulé et prendra une part importante dans la conférence.
«Une complicité entre les maîtres d’ouvrages étatiques et certains bureaux étatiques, mais aussi privés se fait au grand jour», toujours selon nos informateurs. «Des miettes sont lâchées ici et là pour un maquillage d’honnêteté, mais cela ne trompe plus personne. C’est pourquoi tous les conseils du Syndicat des architectes du pays vont dorénavant boycotter les semblants de boulots qu’on nous offre. On campera sur nos positions tant que la trituration des cahiers des charges reste la règle.» Une sentence qui sonne comme un coup de semonce et qui annonce des lendemains très perturbés dans le premier art. Et au fait, l’architecture est-elle toujours un art ? <