Mardi très particulier et magistrale procession des étudiants de ce 19e Hirak estudiantin qui, transcendant ses divergences, a su fait preuve d’un sens élevé de la cohésion et de l’acceptation de la diversité et de la pluralité, tant culturelles que politiques.

Place des Martyrs, seules quatre silhouettes se profilent de loin, à proximité de l’horloge de l’esplanade entre les deux bouches de métro, où trône encore, comme vestige d’un passé pas si lointain, la plaque commémorative de l’inauguration de la station de métro de la Place des martyrs, par Abdelaziz Bouteflika. Il est 9h. Farès, Aïssa, Abdelnacer et Anaïs sont les premiers étudiants présents sur le lieu du rassemblement. Ils évoquent l’actualité en attendant leurs camarades. Anaïs un peu inquiète du vide de l’aire de rassemblement est rassurée par Aïssa : « Beaucoup d’étudiants se déplacent par leurs propres moyens. Le transport des étudiants n’est plus opérationnel ». On revient sur l’actualité, les détenus d’opinion, Bouregaâ… On évoque les départs en vacances de la communauté universitaire, ce qui forcément, signifiera une réduction drastique de la présence estudiantine les mardis. Et vraisemblablement, l’arrêt momentané de ces marches. Mais retour au moment présent. Aujourd’hui, devra être un moment fort dans la vie du mouvement des étudiants.
Au loin, d’autres silhouettes, devenues familières, font leur apparition. Celles de policiers en civil et d’une escouade de femmes policières en tenue de combat. Plus loin, un dispositif important, mais discret de forces de police, sera visible sur tout le trajet de la manifestation.
Le rassemblement enfle au fil du temps. Il est 9h30. Une centaine d’étudiants sont là. Le départ de la marche est annoncé à 10h. Pour mettre à profit ce temps d’attente, on improvise un débat sur le tas, autour du thème : « L’avenir du Hirak à l’ombre des divergences idéologiques ». De l’ordre du questionnement philosophique, mais les présents se prêtent au jeu. Deux minutes par intervenant. Peu pour exposer sa vision des choses, mais beaucoup d’enthousiasme et de sincérité dans les interventions. Questions identitaire, démocratique, libération des détenus. Même des citoyens de passage sont conviés à donner leur avis. La préoccupation est la même, elle découle de l’esprit de la marche du vendredi 21 juin : « Nous sommes un peuple uni, riche de sa diversité et personne ne nous divisera ! ». C’est la première fois qu’un débat, en dehors du cadre académique, précède le départ de marche des étudiants. Le ton est donné. Resserrement des rangs et luttes unitaires pour préserver non seulement le mouvement étudiant, mais aussi tout le hirak des tentatives de division et de dispersion.
Sous le signe de la continuité du hirak et de la libération des détenus d’opinion
Il faudra attendre 10h45 pour que retentisse « Qassaman », annonçant le top-départ de la marche. La discipline prévaut. Même les « badissistes » s’inclinent. A la tête du cortège, uniquement l’emblème national. « Derrière, toutes les tendances et les courants peuvent s’exprimer librement ! » rappelle Aïssa, ce jeune étudiant de l’université Alger 1. Yani, de l’université de Bouzaréah, distribue les dernières copies du communiqué adopté hier soir par le comité autonome d’Alger 2, appelant à la mobilisation pour la libération des détenus d’opinion. D’ailleurs, la marche s’ébranle sous le mot d’ordre de « libérez les détenus ! », suivi de « Ya h’na, ya n’touma, dégage yel houkouma ! » et en leitmotiv, « Djazair, horra, democratiya ! ». Un départ sous l’œil scrutateur de Louisa Aït Hamadouche, jeune politologue qui n’est plus à présenter. « Les étudiants font preuve aujourd’hui d’une grande maturité. Cette marche s’inscrit dans l’optique unitaire du vendredi 5 juillet, avec la présence en force de l’emblème national, et qui s’annonce grandiose au regard de la symbolique qu’il recèle : fête du recouvrement de l’indépendance en 1962, elle sera celle du recouvrement des droits des citoyens en 2019 ! ».
Le cortège s’engouffre rue Bouzrina sous le regard admiratif des passants et des riverains où « Min djibalina » fait vibrer les arcades en rénovation de ce vieux quartier, suivi par une cohorte de photographes, de cameramen et de journalistes.
Arrivé au square Port Saïd et à portée de voix du tribunal de Sidi-M’hamed, les étudiants entonnent un « Libérez la justice ! » suivi d’un « Libérez les détenus ». Les policiers des URS bloquent l’accès à la rue Abane Ramdane. La procession entame la rue Larbi Ben M’hidi, rejoint par de nombreux citoyens, femmes et hommes, les uns avec leurs pancartes, d’autres avec leurs gorges déployées.

Bouragaâ et Melouk s’invitent à la marche
Lakhdar Bouragaâ ne pouvait ne pas être de cette marche. Arrêté et mis sous mandat de dépôt en fin de semaine dernière, son arrestation a choqué les Algériens. Les étudiants sont outrés. « Libérez Bouragaâ », a tonné sentencieusement tout au long de la marche où l’on condamne aussi bien la décision de le mettre en prison que son interpellation qui rappelle les années sombres de la sécurité militaire. Les étudiants sont unanimes : « Lakhadar Bouragaâ n’a pas sa place en prison ! » On enchaîne sur un « Win rahi el adala ? » (où est la justice ?)
Une autre personnalité, et non des moindres, habituée du Hirak du mardi ne passe pas inaperçue. Benyoucef Melouk, son rouleau de Unes de journaux relatant l’affaire des magistrats faussaires sous le bras, rassemble du monde autour de lui. Beaucoup d’étudiants, qui n’étaient même pas nés quand éclata l’affaire des magistrats faussaires, ont appris à connaître son histoire. Aujourd’hui, on le questionne surtout sur le « passé révolutionnaire » de Lakhdar Bouragaâ, remis en cause par un commentaire de la télévision publique qui continue à faire scandale et à provoquer des réactions en chaîne. « Bouregaâ est un authentique moudjahid, assènera Benyoucef Melouk, il n’y a aucun doute là-dessus. Aujourd’hui, l’organisation des moudjahidine s’offusque des attaques portées à un authentique moudjahid dont le passé révolutionnaire est remis en doute, et avertit contre l’atteinte à un symbole de la révolution. Mais qu’en est-il des autres symboles de la révolution qui sont les chouhada et ce valeureux peuple ? L’ONM a trahi le serment fait aux chouhadas et au peuple en ne soutenant pas mon combat contre les harkis qui ont usurpé le titre de moudjahidine avec la complicité d’authentiques moudjahidines ! »
Melouk exalte, vocifère. Acerbe, il lance ses diatribes à la face des policiers impassibles. Les officiers et les RG savent qui il est. Il ne démord pas. « Arrêtez-moi !, leur lance-t-il, vous êtes au service d’un pouvoir mafieux ! » Les étudiants l’acclament. On prend des selfies avec ammi Benyoucef. On le filme. On l’interviewe. Il est invité à se mettre en tête de cortège. « Que vous le vouliez ou pas, vous êtes les continuateurs de mon combat ! ». La rencontre de deux époques. Et un même destin.

« Le 5 juillet ! Un Tsunami ! »
La procession avance. Imperturbable. Place Emir Abdelkader, on acclame les étudiants du haut des marches de la stèle. L’hélicoptère de la police tournoie au-dessus de la tête de l’Emir.
Les clameurs des étudiants sont si fortes qu’on en oublie ce ronronnement particulier, devenu coutumier depuis le début du Hirak.
Les slogans sont toujours aussi vifs. Aussi acerbes. Sans complaisance. Le « c’est bon, c’est bon, echaâb président ! » est asséné avec force et conviction. Bensalah, Bedoui et Gaïd Salah font toujours parties des décriés du Hirak estudiantin.
Tout au long du cortège, aucun incident notable. Pas de drapeaux amazighs sous le ciel d’Alger. Mais des emblèmes plein les joues, les bras, les cous. Et les cœurs. « Ils peuvent s’emparer de nos drapeaux, mais pas de nos cœurs, encore moins de nos convictions », lancera Samia, jeune étudiante de Boumerdès, qui a choisi de venir manifester en tenue traditionnelle berbère. « Ils peuvent nous déshabiller aussi, mais ils ne pourront pas nous dépouiller de notre identité ! », finira-t-elle. Dans un carré de la procession, comme pour lui répondre, on entonne « k’bayli, arbi, khawa, khawa !… »
Malheureusement, si aujourd’hui on ne chasse pas le drapeau amazigh, c’est vers les pancartes et certaines banderoles que se tournent les forces de police. Plusieurs étudiants portant des pancartes hostiles au chef d’état-major se sont vus confisquer ces dernières. Place Audin, une banderole qui accompagne le Hirak estudiantin depuis des semaines a été arrachée des mains des étudiants qui la portaient.
Cela provoqua un petit mouvement de panique. La crainte de voir les étudiants porteurs de la banderole arrêtés. Que nenni. Mais la banderole est confisquée. Elle disait ceci : « Contre la mafia politico-financière »…
Comme pour conjurer le mauvais sort, c’est Benyoucef Melouk qui est soulevé, emporté par la foule sur une centaine de mètres. Lui, le dénonciateur de la mafia politico-financière.
Le cortège arrive à mi-chemin de la rue Khatabi. Il est arrêté par un cordon de police. Le même qui tenta la même opération à mi-chemin entre Audin et la Fac centrale. Avec le risque permanent de faire s’échauffer les esprits. Les étudiants, pleins de sagesse aujourd’hui, entonne Qassaman, signifiant la fin de la marche. Les étudiants clame
« 5 juillet, un grand tsunami ». Deux vieilles discutent. « Ecoute, vendredi ma fiha la b’har, la ars ! El Hirak ! (vendredi ni plage, ni fête de mariage, seul le Hirak) sous le regard amusé d’étudiantes, confiantes que vendredi 5 juillet sera un grand jour. Un dernier pour la route, Tarek, ce jeune étudiant plein d’entrain, monte sur les épaules de son camarade et harangue la foule de slogans repris à l’unisson, où la rime se dispute le verbe incisif qui décime les derniers artifices d’un système déchu. Magistralement.