La tension entre Ankara et Washington semble partie pour durer, voire prendre des proportions considérables. Sur fond de lutte commerciale et financière, les deux alliés de l’Otan se livrent désormais un bras de fer qui pourrait avoir des conséquences sur les équilibres en présence.

La Turquie a annoncé une batterie de mesures destinées à rassurer les marchés après l’effondrement de la livre suite aux mesures de Washington visant à asphyxier l’un de ses partenaires au sein de l’Otan. Déclarations virulentes, menaces de représailles et mesures de rétorsion : la tension entre les deux alliés au sein de l’Otan est en phase montante. L’une des raisons directes de cette bataille, le sort du pasteur américain Andrew Brunson, actuellement jugé en Turquie pour « terrorisme » et « espionnage », placé fin juillet en résidence surveillée après un an et demi de détention. Le président turc Erdogan n’entend faire aucune concession et accuse Washington d’avoir fomenté un « complot politique » contre son pays. « Le but de l’opération est d’obtenir la reddition de la Turquie dans tous les domaines, de la finance à la politique. Nous affrontons de nouveau un complot politique en sous-main. Avec l’aide de Dieu, nous surmonterons cela », a-t-il déclaré devant des partisans réunis à Trébizonde, sur la Mer noire. Erdogan menace déjà de passer de l’autre côté. Si Washington semble prêt à sacrifier ses relations avec Ankara, la Turquie réagira « en passant à de nouveaux marchés, de nouveaux partenariats et de nouveaux alliés, aux dépens de celui qui a lancé une guerre économique contre le monde entier, y compris notre pays», a-t-il menacé. Les marchés s’affolent et la banque centrale turque semble obligée d’élever ses taux d’intérêt pour soutenir la livre et juguler une inflation galopante. Erdogan a annoncé que la Turquie boycotterait les appareils électroniques américains. « S’ils ont des iPhones, il y a des Samsung de l’autre côté », a-t-il déclaré.

Turquie-Etats-Unis, la cassure ?

« Certains ferment les portes et d’autres en ouvrent de nouvelles », a ajouté le président Erdogan qui a renforcé ces dernières années ses liens avec des pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie. Sa proximité avec les membres du BRICS est allée dans ce sens. Pour Ankara, l’ensemble de l’alliance entre la Turquie – devenue membre de l’Otan en 1952 avec le soutien de Washington – et les Etats-Unis est plus que jamais en jeu. Les menaces de passer à des mesures irrémédiables concernant les relations militaires et stratégiques. L’importante base américaine à Incirlik, dans le sud du pays, actuellement utilisée comme centre des opérations, est sujet à débat en Turquie. Une fermeture aux appareils américains d’Incirlik, principale base aérienne de l’Otan en Turquie et important soutien des opérations de la coalition en Syrie, pourrait constituer un développement historique dans les rapports de force dans la région. La Turquie reproche aussi aux Etats-Unis le soutien apporté en Syrie aux Kurdes. « Nous ne pouvons que dire good bye à quiconque décide de sacrifier son partenariat stratégique et une alliance d’un demi-siècle avec un pays de 81 millions d’habitants pour sauvegarder ses relations avec des groupes terroristes », a-t-il tonné. « Vous osez sacrifier la Turquie et ses 81 millions d’habitants pour un pasteur lié à des groupes terroristes ? », s’est-il indigné. Alors que les relations entre les Etats-Unis et la Turquie, alliés au sein de l’Alliance atlantique, ont atteint leur plus bas depuis des décennies, le président Erdogan a prévenu Washington qu’il pourrait être poussé à trouver « de nouveaux amis et de nouveaux alliés».

La stratégique base d’Incirlik

Bien que le ministre américain de la Défense américain Jim Mattis se veut rassurant en assurant que les relations entre militaires des deux pays n’ont pas changé, l’ancien commandant des forces de l’Otan James Stavridis estime que la situation est inquiétante, « perdre la Turquie serait une erreur géopolitique monumentale ».

La base d’Incirlik, dans le sud de la Turquie, a été construite par les Etats-Unis en 1951 et abrite 50 têtes nucléaires de la force de dissuasion de l’Otan. Depuis le 11-Septembre, elle fournit le plus gros de l’assistance logistique aux opérations de l’Otan en Afghanistan et elle est largement utilisée depuis 2015 pour des opérations en Irak et en Syrie.

Mais les tensions avec les Etats-Unis risquent de coûter cher à la Turquie en termes de programmes militaires selon des observateurs.

S-400 vs Patriots

Le Congrès américain a interdit au Pentagone de livrer à la Turquie le moindre avion de combat F-35 tant qu’Ankara ne se sera pas engagée à ne pas finaliser ses négociations avec la Russie pour l’achat de systèmes de défense antiaérienne russes S-400. Pour les observateurs, les Américains n’ont pas apprécié que la Turquie préfère le système de défense russe aux Patriots américains et ils le font savoir à leur manière. Ankara, partenaire depuis 2002 du consortium international ayant financé le F-35, risque de perdre un juteux contrat de 1,5 milliard de dollars avec le Pakistan pour la vente de 30 hélicoptères d’attaque de fabrication turque T-129 ATAK. L’appareil comporte des pièces fabriquées aux Etats-Unis et Washington pourrait décider d’en bloquer l’exportation si les relations arrivaient au bord du précipice. Le président turc Recep Tayyip Erdogan a accusé les Etats-Unis de chercher à frapper la Turquie « dans le dos ». « D’un côté, vous êtes avec nous dans l’Otan et, de l’autre, vous cherchez à frapper votre partenaire stratégique dans le dos. Une telle chose est-elle acceptable ? », avait souligné Erdogan lors d’un discours à Ankara.

Le bras de fer être Washington et Ankara pourrait ainsi avoir des conséquences directes sur la situation en Syrie où la Turquie et les Etats-Unis ont un rôle direct à jouer. La Turquie qui s’est embourbée dans ce conflit syrien pourrait bien renouer avec Damas ce qui pourrait constituer un retournement de situation spectaculaire dans une guerre qui dure depuis sept années et qui engage plusieurs puissances internationales et régionales.