Un souci mondial… La question de la subvention occupe les politiques, les économistes et le simple citoyen. Celles destinées à l’agriculture plus, du fait de leur relation directe à la satisfaction des besoins alimentaires. Avant la tenue du Sommet sur les systèmes alimentaires au mois de septembre dernier2 , la FAO le PNUE et le PNUD ont publié un rapport qui interroge le lien entre les soutiens agricoles et la question de la sécurité alimentaire3.

Par Mohammed Yazid Boumghar, économiste
Dans ce rapport, les auteurs démontrent que si les soutiens actuels restent en l’Etat, les mécanismes publics actuels de soutien à l’Agriculture vont compromettre la question de parvenir à des systèmes alimentaires sains, durables et équitables. Dans ce sens, ils plaident pour une réorientation des soutiens agricoles. L’expérience de 88 pays4 est examinée dans ce rapport et une projection à l’horizon 2030 est faite. Cet examen a permis de révéler des distorsions qui ont des incidences négatives sur l’Environnement et la Société dans son ensemble. A titre d’exemple, ces distorsions se retrouvent au niveau des incitations par les prix et les subventions couplées. Les subventions sont dites « couplées » quand elles sont liées à la réalisation d’un objectif de production et/ou de prix. Ces subventions incitent souvent à un usage exagéré des produits chimiques et de monocultures pour atteindre les objectifs de production. Ce type de cultures intensives génèrent des effets négatifs pour la terre (appauvrissement) et pour la santé humaine. Aussi, du fait que ces subventions sont liées au niveau de production atteint, cela profite plus aux grandes propriétés qu’aux petites. Il est admis que les grandes fermes sont hautement capitalistiques et fortement consommatrices des engrais et des pesticides nuisibles à l’environnement. Sur la période 2013-2018, les subventions dans le monde ont atteint 540 milliards de dollars en moyenne. D’ici 2030, ces subventions vont tripler pour atteindre les 1800 milliards de dollars. Ce qui précède donne la mesure de l’importance de ce sujet. L’Algérie n’est pas en reste. Le système des subventions agricoles mises en place depuis 1989 mérite une évaluation au regard de la question importante de la sécurité alimentaire. C’est le but de cette réflexion. Cette réflexion sera illustrée à travers deux filières importantes au regard de la question de la sécurité alimentaire : les blés et la pomme de terre. Si l’on se base sur l’indice de la sécurité alimentaire, l’Algérie se classe bien. Elle a progressé d’une place par rapport à l’année passée. En 2021, on s’est classé au 54ème rang5 avec un score proche de 646. En rapprochant ce score avec le niveau de richesse (PIB per capita), seule la Jordanie fait mieux que l’Algérie. En effet avec un PIB per capita inférieur au notre (9.817 $ contre 10.735 $), elle arrive à avoir un score légèrement meilleur au notre (64,6 contre 63,9) (figure 1).

Figure 1 : Indice de sécurité alimentaire et niveau de richesse par tête d’habitant

88 milliards de dollars dépensés et l’objectif non encore atteint…
La subvention agricole passe par le canal du budget de fonctionnement du Ministère de l’Agriculture et les comptes d’affection spéciale (CAS) qui sont au nombre de deux 7. Sur ces vingt dernières années, au moins 25 milliards de dollars ont été dépensés à ce titre. Si l’on compte les importations en blés et en poudre de lait, plus de 88 milliards de dollars ont été dépensés sans que l’objectif de sécurité alimentaire n’ait encore été atteint. Ce qui nous donne une moyenne de 4 milliards de dollars par an (figure 2).

Figure 2 : Montants des subventions agricoles et des importations en blés et en poudre de lait (en milliards de dollars)

Impacts positifs sur les productions, les superficies…
Les subventions agricoles mises en place depuis 1989 poursuivaient plusieurs objectifs non exclusifs. Nous citerons entre autres : augmenter la production, les superficies, les rendements et stabiliser les prix. Il est clair que tous ces objectifs sont concordants à ceux de la sécurité alimentaire. Nous allons voir à travers l’exemple de la filière céréales et pommes de terre si ces objectifs ont pu être atteints au regard des montants dépensés mentionnés précédemment. L’examen de l’évolution des productions, superficies et rendements sur ces vingt dernières révèle un effet positif sur les productions et superficies qui ont augmenté plus dans la filière pommes de terre que celle des blés. Mais si l’on intègre la pluviométrie, on remarque que les productions ont augmenté plus grâce à l’augmentation des superficies et une meilleure pluviométrie que grâce aux montants injectés dans ces filières : les productions sont faiblement élastiques par rapport à la subvention agricole. En effet, la production en blés n’augmente que de 0,08% quand la subvention augmente de 1%. Pour la filière « pommes de terre », cette élasticité est beaucoup plus faible (0,03%) (figure 3).

Figure 3 : Evolution des productions en Blés et Pommes de terre (en tonnes)

… mais faibles
sur les rendements
Pour ce qui est des rendements, ils ont triplé pour les blés et multipliés par six pour la pomme de terre ce qui reste très appréciable. Il demeure qu’ils restent très faibles pour les blés où la moyenne sur les dix dernières est de 16 quintaux à l’hectare. A titre de comparaison, les rendements sont de 32 q/ha pour le Canada et les Etats-Unis d’Amérique et de 70 qx/ha pour la France. Pour la pomme de terre, le rendement moyen est de 300 q/ha. Il est remarquable de noter que ce rendement n’augmente pas depuis 2013. Cette situation a eu son impact sur les prix (figure 4).

Figure 4 : Evolution des rendements des Blés et de la pomme de terre

SYRPALAC… Une idée intéressante mais…
Le dernier point à examiner dans cet essai d’évaluation d’impact est le prix de la pomme de terre8. Suite à la situation de surproduction à l’été 2008, il a été décidé de la mise en place d’un système de régulation de la pomme de terre (SYRPALAC9). La finalité de ce système est d’arriver à stabiliser le prix à un niveau suffisamment rémunérateur pour l’agriculteur et « soutenable » pour le consommateur final. L’examen de l’évolution mensuelle du prix de gros de la pomme de terre de janvier 2002 à avril 2022 permet de déceler une tendance à la hausse des prix sur le long terme. Cette tendance s’est accentuée à partir de juin 2021. Les niveaux les plus bas sont enregistrés en été (juillet – août) où l’offre est abondante (saison). Les prix les plus élevés sont enregistrés en mars-avril (période de soudure) et octobre -novembre. L’examen de la volatilité des prix montre que le SYRPALAC l’a pu diminuer un tant soit peu au cours de l’année 2010 (figure 5).

Figure 5 : Evolution du prix de gros de la pomme de terre (en dinars)

L’incapacité du SYRPALAC à atteindre son objectif serait derrière la décision de son abandon à la fin de cette année10. Deux raisons objectives peuvent être avancées. La première a trait aux volumes stockés dans le cadre de ce système. Sa raison d’être est de « combler » le manque de production pendant la période de soudure qui dure environ deux mois (mars – avril). Or les volumes mobilisés représentaient en moyenne que 12 jours11. La deuxième raison tient à la faible réactivité de ce système. En effet, entre la date de constat de la nécessité d’intervenir sur le marché et la date d’intervention plusieurs jours peuvent se passer. Cette faible réactivité tient à l’organisation du travail entre les différents intervenants, l’administration locale (DSA12) et l’administration centrale (MADR13).
Ce premier travail de réflexion sur l’efficacité des dispositifs de subventions agricoles a permis de clarifier certains points et de relever certains dysfonctionnements. Sur le plan quantitatif, il ne peut être ignoré que les subventions ont permis, entre autres, d’augmenter les productions et les superficies emblavées et cultivées pour les deux cultures examinées dans ce travail (blés et pomme de terre). Néanmoins, leur effet reste très limité sur la production par rapport aux facteurs traditionnels explicatifs dans le domaine de l’agriculture qui sont les superficies et la pluviométrie. Cette situation a impacté sur les rendements. Pour le blé, certes les rendements ont été multipliés par trois sur ces trois décennies mais reste très bas par rapport à la moyenne mondiale et des principaux pays exportateurs. Pour la pomme de terre, les rendements ont été multipliés par six sur ces trois décennies mais stagnent à un niveau de 300 quintaux à l’hectare depuis 2013. La question de la régulation du prix de la pomme de terre, pris en exemple dans notre travail, questionne le rôle et la capacité de l’Etat à jouer son rôle de régulateur. Avec la question de la coordination des politiques publiques et leur évaluation, l’Etat est mis en défi de se réorganiser pour jouer pleinement son rôle de régulateur et asseoir sa crédibilité.

1 Mohamed Yazid BOUMGHAR (Economiste).
2 https://www.un.org/fr/food-systems-summit
3 https://www.fao.org/agrifood-economics/publications/detail/fr/c/1472322/
4 La liste des pays figure à la page 145 du rapport (version anglaise). L’Algérie ne figure pas.
5 Sur 113 pays.
6 Sur une échelle de 100. Plus le score approche la valeur 100, mieux se porte la question de la sécurité alimentaire dans le pays concerné.
7 Ils étaient au nombre de 8 avant 2013. Le premier CAS a été créé en 1989.
8 Ceux du blé tendre et dur sont subventionnés.
9 Système de régulation des produits de large consommation (pommes de terre, ail, oignons).
10 https://ecotimesdz.com/en-attendant-la-mise-en-oeuvre-dun-nouveau-systeme-de-regulation-des-prix-des-produits-agricoles-le-syrpalac-definitivement-abandonne/
11 Hitouche (2020), « La politique de régulation des prix de la pomme de terre de consommation par le stockage : Recherche sur le comportement des établissements stockeurs adhérant dans le dispositif Syrpalac en Algérie », Thèse de Doctorat, ENSA, Alger, page 103.
12 Direction des services agricoles.
13 Ministère de l’Agriculture et du Développement Rural.