Par Lyes Sakhi
Le nouvel envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies pour le Sahara occidental commence son mandat avec le constat que ni le Polisario ni le Maroc ne sont prêts à accepter de négocier la revendication d’un référendum d’autodétermination pour le premier et l’abandon de la thèse de l’autonomie du territoire sahraouie sous souveraineté de Rabat pour le second.
La situation à laquelle il est d’ores et déjà confrontée est classique et fait déjà partie de l’histoire des initiatives prises par les Nations unies pour trouver un règlement au conflit qui oppose les indépendantistes sahraouis au royaume chérifien considéré comme une puissance occupante d’un territoire éligible à la décolonisation comme le rappelle la dernière décision de la justice européenne sur les droits de pêche dans les eaux sahraouies. Ces initiatives sont une longue série d’échecs des Nations unies, de ses envoyés spéciaux dans la région comme de son Conseil de sécurité, à trouver les moyens d’un rapprochement entre les belligérants. Ces échecs ne témoignent pas seulement de l’attitude des acteurs du conflit à ne pas transiger sur leurs positions et leurs intérêts respectifs. Ils sont aussi le reflet des soutiens affichés ou discrets dont bénéficie chacun d’eux à l’échelle politique et diplomatique internationale.
Les indépendantistes sahraouies comme le Maroc, on le sait depuis trente ans au moins, multiplient chacun de son côté les efforts pour obtenir le meilleur appui possible auprès des Etats et des gouvernements amis ou sympathisants. Les deux scènes principales où ce travail s’effectue de manière inégale, le Polisario n’ayant pas les moyens colossaux dont dispose son adversaire marocain, sont le Conseil de sécurité de l’ONU et les instances exécutives de l’Union Africaine (UA) après la décision de Rabat de réintégrer l’organisation en janvier 2017 après trente-deux d’absence.
Ce qui est moins classique est dans la nouveauté préoccupante à laquelle est confronté Staffan De Mistura est que, contrairement à ses prédécesseurs, il arrive aujourd’hui en terrain où les hostilités ont repris depuis le 13 novembre 2020 à la suite d’une opération militaire marocaine dans la zone tampon de Guerguerat, que le Polisario a considéré comme une violation par le Maroc du cessez-le-feu de 1991 et de l’accord militaire n1 de 1997-8. Un développement suivant lequel le front indépendantiste sahraoui s’est déclaré libéré de son engagement à respecter le silence des armes. Depuis, selon les communiqués de l’agence de presse sahraouie Sahara Press Service, il ne se passe pas une semaine sans que le Polisario n’annonce des attaques contre les positions marocaines. Les dernières du genre à être signalées ont été menées vendredi 5 novembre dans les secteurs d’El Bagari, El Farsia et Mahbès. A propos de la reprise des hostilités, le chef de l’ONU s’est dit, début octobre 2021, «profondément préoccupé» par la forte «détérioration» de la situation au Sahara occidental, qualifiant le recours à la force par les belligérants de «revers majeur» pour les efforts visant à trouver une solution «pacifique, durable et mutuellement acceptable au conflit».
A l’origine de la dégradation, soutiennent des observateurs, le soutien de puissances occidentales au Maroc et de celui des Etats-Unis en particulier. Au temps de l’administration du républicain Donald Trump, en décembre 2020, ce pays a reconnu la «souveraineté marocaine» sur le territoire du Sahara occidental. L’ancien locataire de la Maison Blanche n’est plus aux affaires. Son successeur, le démocrate Joe Biden semble plus tiède à l’égard des thèses marocaines, mais son cabinet n’a pas annulé officiellement la «proclamation» Trump du 10 décembre 2020. Il paraît également favorable selon la formulation de l’ex-président Trump à «la proposition d’autonomie sérieuse, crédible et réaliste du Maroc». S’il ne le dit pas aussi explicitement, la représentation des Etats-Unis aux Nations unies s’en est quasiment chargée en rédigeant la dernière résolution 2602 portant renouvellement d’un an du mandat de la Minurso et adoptée par le Conseil de sécurité, vendredi 29 octobre. Un texte qui reprend le format ancien rejeté par l’Algérie des «tables rondes», qui demande au Polisario de cesser de faire parler les armes sans considération pour ses positions de mouvement indépendantiste reconnu par l’ONU elle-même. A son propos, le représentant du Polisario en Europe et auprès de l’Union européenne (UE) a parlé de «premier clou dans le cercueil de la mission de l’Envoyé personnel onusien». Staffan De Mistura le démentira-t-il ? Pas sûr. En revanche, il confirmera sans doute ce à quoi ses prédécesseurs ont tous buté : l’usure marocaine à tirer profit de tous ses soutiens pour imposer le fait accompli (par l’autonomie) ou le statu quo (par le rejet de toute avancée dans le sens d’un référendum d’autodétermination) et l’intransigeance sahraouie à revendiquer le droit à la souveraineté. Mais sur un théâtre de guerre qui peut réserver bien des surprises, cette fois. <