Trois films tunisiens sur la Croisette, un record, «Sous les figues» (Erige Sehiri), «Ashkal» (Youssef Chebbi), tous deux à la Quinzaine des réalisateurs, et «Harka» sélectionné à Un Certain Regard, du réalisateur américain d’origine égyptienne Lotfy Nathan, entièrement tourné et co-produit par la Tunisie.

Par Dominique Lorraine
La Semaine de la Critique, section parallèle cannoise, dédiée aux premiers et seconds films, avait aussi confié la présidence de son jury à la cinéaste Kaouther Ben Hania, dont «La Belle et la Bête» a connu un franc succès en 2021.
Une jeune génération de cinéastes qui prend la relève de leurs aînés comme Nouri Bouzid, Férid Boughedir, MoufidaTlati dont les films furent sélectionnés à Cannes.
A cela, s’ajoute cette année la projection du sulfureux (en son époque) film franco-tunisien «Viva la muerte», tourné en Tunisie, en 1971, par Fernando Arrabal, (assisté de Ferid Boughedir, et co-produit par Hassen Daldoul), qui a été restauré et présenté dans la sélection Cannes Classics. Cet ovni cinématographique avait ouvert la Semaine de la Critique en 1971.
Très remarqué et très applaudi sur la Croisette «Sous les Figues» d’Erige Sehiria a remporté le Prix du Jury de la Quinzaine des réalisateurs.
Une unité de temps, une journée, de lieu, un verger dans le nord-ouest de la Tunisie, suffiront à Erige Sehiri pour raconter l’histoire d’un groupe de filles et de garçons, employés journaliers dans un champ de figuiers, le temps de la récolte des figues, le temps d’un été, le temps de se constituer un petit pécule, pour payer des études, un trousseau de mariage ou servir d’appoint aux dépenses familiales. Le geste doit être délicat pour ne pas abîmer les fruits ou casser les branches, sous le regard aiguisé d’autres ouvrières plus âgées.
Entre les arbres, filles et garçons se frôlent, rient, s’affrontent, se séduisent, confrontent leur point de vue, évoquent même parfois l’avenir plutôt incertain. Melek (Feten Fedhili), en meneuse de troupe, au doigté délicat mais ferme, alterne dans sa volubilité et avec une certaine hardiesse, séduction et fermeté face un cueilleur audacieux. Ce caractère extraverti est chez elle, en fait, une forme de bouclier derrière lequel existe un vécu fait de déception amoureuse mais aussi de petites victoires au quotidien sur le machisme ambiant.
Dans ce film choral, mené par des comédiens amateurs excellents, Erige Sehiri réussit fort joliment la fusion entre fiction et documentaire, en dépeignant une autre Tunisie (peu visible au cinéma) en proie, encore plus qu’ailleurs donc, aux difficultés économiques et aux affres d’un écartèlement, avec un retour en force du conservatisme et l’appel incessant de la modernité.
«Sous les Figues» est d’une fraîcheur réconfortante et la démarche prométhéenne de sa réalisatrice, Erige Sehiri, en constitue une des bonnes nouvelles. Un premier coup d’essai, bien transformé, qui repart de la Quinzaine des Réalisateurs avec le Prix du Jury ! n