C’est un 1er Mai bien particulier qu’ont vécus, hier, les travailleurs algériens. Une fête du travail empreinte d’une atmosphère de tristesse et de tourmente sur fond d’un bilan alarmant, qui témoigne de l’impact dévastateur provoqué par la pandémie de Covid-19 dans ce secteur.

Par Feriel Nourine
Entre les centaines de milliers d’emplois perdus, l’état de pauvreté causé par la montée infernale des prix de produits de large consommation et l’érosion du pouvoir d’achat chez une grande partie de la population, qui a pu conserver leur moyen de subsistance, la situation des travailleurs traverse l’une des phases les plus critiques de son histoire.
Enclenché en 2014, par la chute des prix du pétrole, puis aggravé par l’impasse politique dans le pays, en 2019, le malaise du travailleur algérien s’est transformé en asphyxie à grande échelle depuis l’intrusion du coronavirus et des mesures sanitaires qui ont eu raison de milliers d’entreprises et acculé au chômage leurs employés, partis en contingents entiers renforcer les rangs des chômeurs.
En dépit des diverses mesures d’allègement prises par l’Etat pour permettre aux entités économiques de poursuivre leurs activités respectives et sauver un maximum d’emplois, ces dernières n’ont pu résister au choc pandémique, se résignant à fermer boutique, dans l’attente d’un après-Covid qui tarde à se manifester.
Pour les seules filières de l’industrie automobile et l’électroménager, ils sont plus de 51 000 travailleurs à avoir connu ce douloureux sort, selon les chiffres annoncés par le ministre du Travail. On compte aussi des dizaines de milliers dans d’autres filières, à l’instar du BTP, dont le nombre de mis au chômage a atteint jusqu’à 300 000 travailleurs, en 2020, avant la reprise progressive qui est en train de s’effectuer depuis quelques mois, suite à la levée des mesures de confinement.
Le chiffre de 500 000 emplois perdus, communiqué par les officiels, n’englobe pas, bien sûr, les cas dans l’informel. La totalité des emplois sacrifiés est donc estimée à près d’un million entre directs et indirects.
Côté Fonds monétaire international (FMI), les prévisions suivent cette évolution et donnent un taux de chômage en hausse pour l’année 2021. Lequel atteindra 14,5%, et même 14,9% en 2022, contre 14,2 l’année dernière, selon l’institution de Bretton Woods. Le monde du travail compte ainsi ses pertes d’emploi, alors que les travailleurs toujours en place sont majoritaires à compter leurs sous. Ceux d’une rémunération salariale dépourvue de toute sa substance de pouvoir d’achat par une montée des prix qui ne s’arrête pas et n’arrête plus de déclasser des pans entiers d’Algériens dans la hiérarchie sociale, les transformant carrément en démunis, alors que des intouchables, dont les lobbies de la spéculation, continuent à bâtir leurs fortunes et à couler des jours heureux même en temps de coronavirus. Pendant ce temps, l’insoutenable quotidien socio-économique des Algériens se fait entendre dans les cris de colère d’un front social en ébullition, qui gagne du terrain en multipliant les foyers de la contestation. Notamment depuis l’arrivée du Ramadan qui a vu les spéculateurs redoubler de férocité à l’égard des consommateurs, poussant les salariés de plusieurs secteurs à opter pour la grève dans l’espoir de décrocher une amélioration de leurs conditions socio-économiques, à commencer par la revalorisation des salaires.
Face à la montée de la grogne sociale, Abdelaziz Djerad tente de rassurer en mettant en avant «l’attention particulière» que les pouvoirs accordent à «l’amélioration des conditions professionnelles, matérielles et sociales des travailleurs dans divers secteurs». Dans la réunion du gouvernement tenu mercredi dernier, Abdelaziz Djerad rappellera la décision du président de la République pour «l’augmentation du salaire minimum national garanti (SNMG) à 20 000 DA et l’exonération d’impôts sur salaires de moins de 30 000 DA, sachant qu’il s’agit de mesures dont ont bénéficié plus de six millions de travailleurs».
Une opération certes salutaire, mais dont les retombées sur le pouvoir d’achat du citoyen s’avèrent, malheureusement, insignifiantes face à la montée sans répit des prix de produits de consommation. Concernant les problèmes et difficultés exposés dans les protestations de travailleurs, M. Djerad soutiendra que le président de la République «s’est engagé à œuvrer pour leur trouver des solutions appropriées, et sont même incluses au sein des engagements qu’il avait annoncés lors de son élection».
Le Premier ministre ne manquera pas, cependant, de déceler dans la contestation syndicale, qui gagne en ampleur ces derniers jours, la présence parfois «d’organisations syndicales non agréées, soulevant certaines revendications, dont les demandeurs sont pertinemment conscients qu’elles ne sont pas réalisables, témoignant ainsi de l’état de négligence que de nombreux secteurs ont connu depuis plus de 15 ans», a-t-il affirmé, sans toutefois, citer nommément ces syndicats.
«Certes, l’exercice des libertés syndicales est un droit consacré par la Constitution et garanti par la Loi, mais son exploitation abusive et arbitraire ne sera que contre-productive», relèvera-t-il. Tout en soulignant que «le Gouvernement s’est engagé à adopter une approche de dialogue avec les différents partenaires sociaux, «seul moyen optimal de conforter la paix sociale qui demeure une condition nécessaire à la réalisation de la croissance économique souhaitée». n