Dans cet entretien, Souheïl Guessoum, consultant international en économie, en stratégie, en management organisationnel et financier auprès de grandes multinationales, fait part de sa vision des réformes économiques et financières que le futur gouvernement devra mener. Eclairage.

Reporters : Les transferts illicites de capitaux et l’informel constituent deux phénomènes qui sont un véritable casse-tête pour les pouvoirs publics. Quelle politique le futur gouvernement devra-t-il mener pour endiguer, du moins réduire, leur ampleur ?
Souheïl Guessoum : Selon la Banque mondiale, le secteur informel représente, en Algérie, 40% de l’emploi total non agricole. De plus, les experts s’accordent à dire que le secteur informel représente 30% du total du PIB, soit environ 60 milliards de dollars. Un pourcentage colossal pour une économie se considérant en voie de croissance, voire émergente. De par son ampleur et l’importance des liquidités circulant dans ce secteur, hors de tout contrôle, le processus de fuite des capitaux s’est organisé depuis des années et s’est transformé en une constante, saignant fortement l’économie nationale et le système financier national. La fuite des capitaux est devenue d’autant plus avantageuse que le transfert s’effectue souvent par des surfacturations en devises, au taux bancaire, puis la réinjection des sommes surfacturées dans le circuit informel à un taux supérieur d’au moins 50% au taux bancaire, rendant la transaction extrêmement bénéfique d’un point de vue financier. Dans ce contexte, j’ai proposé une série de mesures non pas pour réduire l’informel et la fuite de capitaux, mais les endiguer complètement. Entre autres mesures, figure la nécessité de moderniser les moyens de paiements par la généralisation de l’utilisation des TPE (terminal de paiement électronique) au niveau des magasins. Une réduction de 1% à 2% sur le taux de TVA serait une incitation majeure pour les personnes souhaitant payer leurs factures électroniquement. Il est également question de généraliser le paiement par mobile (Mobile Payment). Au Kenya, par exemple, un des pionniers africains en la matière, le Mpesa (moyen de paiement par Mobile) constitue aujourd’hui environ 70% des paiements domestiques. L’autre gros avantage de ce service consiste en la rapidité et la facilité de son lancement d’un point de vue technique. La densité du réseau mobile en Algérie et les très faibles coûts de transaction peuvent faire de ce service un pionnier et leader de la dématérialisation des paiements. Malheureusement, la législation ne suit pas le rythme qu’il faut chez nous. S’ajoute la facilitation des procédures d’investissement et l’amélioration du climat des affaires. L’acte ou la décision d’investir doit être suivi d’actions dénuées de toute contrainte bureaucratique. Il est important de mettre en place un portail d’informations et d’opérations. Celui-ci permettrait de remplir un formulaire en ligne et recevoir un registre de commerce, une immatriculation fiscale et une déclaration d’existence, le tout instantanément en formats électroniques. Les signatures d’actes de location ou d’actes de constitution, voire de modification de statuts d’entreprises, ne doivent en aucun cas l’être au niveau d’un notaire (avec toute la bureaucratie y afférente), et la législation allant dans ce sens doit être mise en place. Tout contrôle de procédures doit être effectué a posteriori, mais certainement, pas a priori. L’acte d’investir doit être rapide et efficace et absolument sans aucune contrainte. Ce n’est pas tout. D’autres mesures sont nécessaires.

Vous dites «d’autres mesures sont nécessaires». Lesquelles ?
La lutte contre ces phénomènes impose des réformes financières radicales. Trois mesures courageuses, radicales et profondes doivent être entreprises simultanément.
D’abord, une amnistie fiscale : la première étape cruciale est que l’Etat décrète une amnistie fiscale totale. Cette amnistie rassurera les détenteurs de sommes acquises, via le réseau informel ou dans l’illégalité. Certains s’offusqueront de cette mesure, qui pardonnera à ceux qui ont acquis des biens de manière illégale… mais, n’avons-nous pas pardonné auparavant à des terroristes ayant pillé et assassiné pour que la paix revienne ? Elle a été finalement acquise et tout le monde vante les bienfaits sur l’unité nationale. Une amnistie fiscale est le vrai chemin vers une forte croissance économique qui apporterait prospérité et paix sociale. De plus, très souvent les détenteurs des capitaux de l’informel disposent d’un savoir-faire extraordinaire qui ne serait que bénéfique à l’économie nationale. Il ne s’agit donc pas de les éliminer, mais plutôt de les intégrer dans la sphère légale. Il y va de l’intérêt national et le peuple algérien acceptera toute mesure entrant dans le cadre d’une croissance forte et rapide. Secundo, s’impose un changement de la monnaie : l’amnistie fiscale doit être accompagnée d’un changement de la monnaie. Ce sera l’occasion unique de rassembler toutes les liquidités au niveau bancaire. Cette opération doit être suivie par une interdiction de tout retrait à plus de 10 000 DA par semaine. Les citoyens n’auraient plus besoin de cash vu que les e-payements, les m-payements et les transactions par chèques auront été vulgarisés préalablement. Cependant, suite à cette action, un suivi et une traçabilité de tous les mouvements de fonds sur les comptes bancaires devront être effectués. La surveillance doit être stricte et efficace : toute entrave, tout dépassement (notamment le non-respect de la limitation des retraits) doit être sévèrement «pénalisé» afin de pousser tous les citoyens et tous les organismes à respecter ces nouveaux règlements. Tertio, récupérer l’informel passe également par des incitations au réinvestissement des capitaux acquis. Il serait très important d’abaisser les taux d’imposition fiscaux et créer un taux unique pour les nouveaux investisseurs, issus de l’informel, pour une durée limitée dans le temps. Ces opérateurs pourraient bénéficier d’un taux unique de 10 à 15% leur permettant de lancer et renforcer leurs projets avant de revenir vers un système fiscal normal. Cette baisse des taux fiscaux serait largement compensée en entrées par l’élargissement substantiel de l’assiette fiscale, ce qui garantirait à l’Etat une non diminution des recettes fiscales hors hydrocarbures. Ces mesures graduelles finiraient donc par assécher en monnaie le circuit national. Toute personne disposant donc de sommes en devises serait dans l’obligation d’aller échanger son argent au niveau des banques, vu l’absence de cash en dehors de ce circuit. Cela aboutirait donc à l’anéantissement de tout change parallèle et donc le transfert illégal de capitaux vers l’étranger ne serait non seulement plus possible (par le contrôle des transactions) mais n’aurait plus aucune utilité vu l’existence d’un taux de change unique, celui de la banque. Je reste persuadé que ces mesures longuement réfléchies constituent un chemin à suivre pour le prochain gouvernement.

La prochaine étape, soit l’après-élection présidentielle, sera décisive. Comment faire pour que la population puisse participer effectivement à la vie économique, sachant que jusque-là le pouvoir s’agrippe toujours à sa «logique» de l’étatisme outrancier ?
Je pense que la nouvelle Algérie (dénomination signifiant l’Algérie après Hirak et après élections libres) doit imprégner la norme justice dans toutes les composantes sociales et économiques. La justice dans l’investissement et dans la gestion des affaires doit devenir la première constante de l’économie nationale. Le nouveau gouvernement doit encourager l’investissement privé et le soutenir fortement par la mise en place de toutes les facilitations nécessaires. Supprimer les avantages accordés au secteur étatique par rapport au secteur privé doit être l’une des premières actions. Le mérite doit venir de la performance exclusivement, étatique soit-elle ou privée. La population doit être sensibilisée afin de considérer la possibilité de faire partie de la sphère d’investissement à tous les niveaux : TPE, PME, grandes entreprises. Tout le monde doit être concerné. Il est important ici de mentionner l’apport de la jeunesse via des start-up et un programme national d’encouragement de l’innovation et la créativité pour préparer dès aujourd’hui les multinationales «algériennes» de demain.

L’Algérie a l’ambition de devenir un pays émergent prospère à l’horizon 2030. Quel type de leadership lui faudra-t-il afin de réussir ce défi ?
Vous avez raison de mentionner qu’une vision doit être accompagnée de leaders capables de la concrétiser. Le développement de leaders à tous les niveaux doit devenir une exigence nationale. Le développement par la compétence doit constituer la norme boostant le développement. La performance doit être érigée en règle et en constante. Tout doit être explicité par des objectifs à long, moyen et court termes. Toute personne atteignant ses objectifs doit être récompensée
et encouragée ; toute personne échouant dans l’atteinte d’objectifs doit être tout simplement remplacée. Nous avons vraiment besoin de leaders qui iront chercher la compétence où elle se trouve parmi les Algériens, en Algérie ou à l’étranger. Le tout dans un esprit de développement continu.

Un nouveau modèle de croissance a été lancé, il y a plus d’une année, par les pouvoirs publics. Le résultat escompté -concrétisation de la diversification de l’économie entre autres- tarde à venir. Quelles sont les réformes qui s’imposent pour le redynamiser et rendre l’économie nationale réellement compétitive et concurrentielle ?
Il est difficile de répondre à cette question très vaste et très complexe en quelques phrases. Je vais essayer, cependant, d’énumérer quelques idées qui constituent à mon avis un «devoir» et non pas un «vouloir». Tout d’abord, et je l’ai déjà mentionné plus haut, la justice dans la gestion de l’économie, de l’investissement doit être la norme. Cela est la première règle à respecter. Tout Algérien est libre d’investir et aura les mêmes chances de réussite vis-à-vis de la loi. Les seuls paramètres différentiateurs seront le travail, la compétence et la performance. Aussi, le choix des compétences va devenir également un critère prédominant. La réussite de notre vision future dépendra du choix des compétences à tous les niveaux. Enfin, venons-en aux réformes à mettre en œuvre immédiatement et sans attendre, que je peux résumer comme suit. Une numérisation de la sphère économique nationale permettant la transparence et la rapidité de prise de décision au sein de l’économie nationale.
Une réforme financière, permettant d’éradiquer l’informel tout en récupérant une manne financière importante. Cette réforme s’accompagnera d’une réforme bancaire qui mettra nos banques aux normes internationales dans une optique de trois années. Une réforme industrielle qui incitera les hommes d’affaires à investir dans les secteurs industriels par la facilitation de l’acquisition du foncier et la facilitation de l’acte d’investissement et le financement de l’investissement. Le gouvernement doit définir des pôles industriels en fonction des régions. A titre d’exemple, l’investissement dans la région d’El Oued sera plus facile dans le domaine de l’énergie solaire (production de panneaux), dans la transformation du sable et dans la transformation de certains produits agricoles propres à la région. Ce concept devra être généralisé à travers le territoire national. A ces mesures, j’ajoute la mise en place d’un plan national de dynamisation de l’agriculture, avec l’objectif d’atteindre une autosuffisance totale au bout de 5 ans. Je pense également qu’il est important de mentionner le domaine des services et qui peut être un vrai vecteur de développement grâce au savoir-faire de nos jeunes élites sur lesquels nous devons miser fortement dans le futur.