napec



Reporters : Vous avez été reçu récemment par le président de la République dans le cadre des consultations qu’il mène pour la « concrétisation du processus de changement global ». Quels sont les enseignements que vous avez tirés de cette audience ?
Soufiane Djilali : Les conclusions pratiques de cette rencontre, nous les avions rendues publiques juste après. Sur le fond, il y a une volonté de créer des ponts de communication avec l’opposition. Le pouvoir a envie d’avoir des canaux d’échanges avec le Hirak, les partis politiques et la société civile, en général. Ces consultations sont un pas pour élargir le dialogue politique.
Nous avons à ce titre toujours soutenu le principe du dialogue, à condition qu’il y ait une volonté de la part de toutes les parties. Accepter le dialogue ne signifie pas accepter toutes ses conclusions. A l’évidence, dans un dialogue, on peut aboutir à un accord comme on peut ne pas y aboutir. La situation actuelle du pays est tellement complexe qu’il n’y a aucune autre voie que celle du dialogue en vue de trouver une solution. Si on refuse de dialoguer, cela signifie qu’on reste dans la bataille du rapport de forces. Il est évident que personne ne veut de la violence. De ce fait, le dialogue s’impose de lui-même.

Mais quel sera le contenu de ce dialogue ?
Aujourd’hui, la crise que vit notre pays est multidimensionnelle et le dialogue, de notre point de vue, doit devenir constant pour aborder toutes les questions en suspens. Lorsque de nouvelles institutions seront élues, en particulier l’Assemblée populaire nationale, le dialogue sera ainsi transféré vers ces institutions. C’est à l’intérieur de ces institutions que se résoudront les différends politiques entre les représentants légitimes du peuple. Et c’est là qu’on constituera la légitimité des institutions et celle de l’action politique de façon générale.

Une nouvelle Assemblée pour contourner les difficultés de dialogue ?
Au fond, ce dialogue-là va parier sur le discrédit qui frappe une Assemblée que tout le monde qualifie d’illégitime. C’est d’ailleurs à cause de cette illégitimité que le dialogue se déroule en dehors des institutions de l’Etat. Mais il est certain qu’après l’amendement constitutionnel annoncé et le renouvellement des institutions, le dialogue reviendra à nouveau dans l’Assemblée.

Mais il y a le Hirak, comme acteur de la conjoncture, qui ne peut être mis à l’écart de ce processus de dialogue. Quel est votre avis à ce propos ?
Depuis le 22 février 2019, le mouvement populaire a réuni la grande majorité du peuple. Non seulement il a refusé le cinquième mandat pour l’ancien président de la République et demandé le départ du système en place, mais il a exigé aussi la démocratie et l’Etat de droit. De ce fait, le Hirak est pluriel, il n’appartient à personne. Par contre, tout le monde peut y appartenir. La meilleure façon pour que l’esprit du Hirak puisse rester, c’est que les Algériens s’organisent librement dans les partis politiques, les associations, les syndicats… Et s’ils ne trouvent pas leurs idéaux dans les formations politiques qui existent, ils doivent pouvoir s’organiser dans de nouveaux partis politiques. Au final, c’est l’ensemble de celles et ceux qui s’engagent dans l’action politique qui vont constituer la nouvelle classe politique. C’est ainsi que l’esprit du Hirak restera vivant.

Mais cette idée de dialogue avec le pouvoir suscite des oppositions. Comment l’appréhendez-vous à Jil Jadid ?
Ceux qui refusent le dialogue ont le droit de s’organiser en mouvement politique radical et de parler au nom de ceux qui refusent le dialogue, tout en acceptant que d’autres parties n’adhèrent pas à leurs choix. Je pense qu’une bonne partie des Algériens opposés au dialogue sont de bonne foi parce qu’ils n’accordent pas de confiance au pouvoir. Ils ont été par ailleurs trompés plusieurs fois par le passé. Mais, maintenant, le contexte général du pays a changé et il appartient désormais à la classe politique d’assumer les évolutions possibles. Ensuite, chacun est libre de faire son évaluation et de juger sur pièce.

Vous dites que le contexte a changé alors que d’autres courants politiques estiment le contraire. Sur quoi articulez-vous l’idée d’un contexte qui a changé ?
Il est normal qu’il y ait une différence dans la perception du contexte. Pour nous, à Jil Jadid, nous estimons que le changement psychologique introduit depuis le 22 février 2019, l’emprisonnement des figures symboliques du Bouteflikisme et l’effondrement du FLN-RND, sont des signes qu’une nouvelle phase s’ouvre devant nous. Pour ceux qui confondent régime politique et Etat, ils ne comprennent pas ces changements. Faire partir un régime ne signifie pas détruire un Etat.

Ne pensez-vous pas que les chances de ce dialogue risquent de s’affaiblir sans une évolution positive de la question des détenus ?
Jusqu’à présent, il y a eu un geste pour élargir la majeure partie des détenus d’opinion. Il reste quelques figures politiques toujours en prison, nous espérons leur libération le plus vite possible. Bien entendu, un élargissement rapide de tous les détenus renforcera l’option de dialogue.