Les Soudanais ont fêté, avant-hier jeudi, le premier anniversaire du soulèvement révolutionnaire qui a fait chuter le régime d’Omar el-Béchir après 30 ans de règne autocratique. Dans de nombreuses villes du pays, ils étaient des centaines de milliers de personnes à s’être rassemblées sans incidents pour fêter l’évènement et réclamer « justice pour les martyrs ». Outre la capitale Khartoum, des centres urbains comme Omdourman, Atbara, El Obeid, Port-Saïd, Medani, Gedaref et d’autres ont connu une journée de liesse et de souvenir des personnes victimes des violences du régime déchu.

Selon Amnesty International, au moins 177 personnes ont été tuées dans la répression du mouvement et plus de 250 d’après un comité de médecins proche des manifestants. « En avant! On recule pas! », « Nous sommes des révolutionnaires, nous terminerons notre mission », ont scandé les manifestants à Khartoum, tandis que des automobilistes accrochaient des drapeaux soudanais à leurs voitures. Certains, arborant des portraits de manifestants tués pendant le mouvement de contestation, sont aussi venus pour « réclamer justice ». « Notre célébration ne sera pas terminée avant que justice ne soit rendue à nos martyrs », ont crié des manifestants. Pour rendre hommage aux pionniers de la révolution, deux trains remplis de centaines de personnes sont partis de Bahri près de Khartoum, en direction d’Atbara, une ville ouvrière du nord-est qui a été le théâtre en décembre 2018 des premiers rassemblements après l’annonce soudaine du triplement du prix du pain. Ce voyage symbolique, organisé par le gouvernement de transition et les Forces pour la liberté et le changement (FLC), principale organisation de la contestation, fait écho aux trains de manifestants d’Atbara envoyés à Khartoum durant la contestation. Le Premier ministre Abdallah Hamdok, nommé après de longues négociations entre l’armée et les contestataires, a décrété récemment que le pays devait célébrer sa révolution « durant tout le mois de décembre ». Jeudi, dans la capitale, l’armée a barré les voies d’accès à son QG, haut lieu de la contestation où les manifestants avaient organisé un sit-in des semaines durant pour faire pression sur les militaires en faveur d’un régime civil. En décembre 2018, les premières manifestations avaient éclaté à Atbara, ainsi qu’à Port-Soudan et à Nhoud (ouest). Puis le mouvement avait gagné le pays entier. L’armée avait destitué Omar el-Béchir le 11 avril, en s’efforçant de garder la mainmise sur la transition, mais en se heurtant à un rejet déterminé de la rue. Un accord entre l’armée et la contestation a été trouvé en août. Un Premier ministre civil et un Conseil souverain composé de civils et de militaires, sont aujourd’hui chargés de conduire une transition de trois ans, en vue d’élections libres.

Défi économique
M. Béchir, détenu depuis avril, a lui été condamné samedi dernier pour la première fois à une peine de deux ans en institution pénitentiaire pour corruption. L’ex-dictateur reste la cible de graves accusations de la part de la Cour pénale internationale (CPI) pour des crimes lors du conflit sanglant au Darfour (ouest) à partir de 2003. Dans un communiqué publié jeudi, l’ONG Amnesty International a salué la possibilité offerte aux Soudanais de « célébrer le fait que leur action collective a mis fin à une répression étouffante et donné l’espoir d’un avenir meilleur ». Toutefois, l’ONG a rappelé que le gouvernement de transition devait « honorer son engagement de restaurer l’Etat de droit ». Dans un rapport sur les crimes au Darfour publié mercredi, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) a appelé la communauté internationale à faire pression sur le Soudan « pour faciliter l’accès à la justice (…) pour toutes les victimes, y compris celles de violences sexuelles ». M. Hamdok a entamé des réformes, avec notamment le démantèlement du régime d’Omar el-Béchir et le lancement de pourparlers de paix avec les groupes rebelles du sud et de l’ouest, mais le pays fait toujours face à une grave crise économique. Les transactions financières internationales restent en effet impossibles car le pays figure toujours sur la liste noire américaine des pays « Etats soutenant le terrorisme » (SST), ce qui par ailleurs barre la route aux investissements étrangers.  L’embargo avait été imposé au Soudan en 1997 pour son soutien présumé à des groupes islamistes. Le fondateur d’Al-Qaïda Oussama Ben Laden a vécu à Khartoum entre 1992 et 1996. Les sanctions concernaient les transactions bancaires internationales mais aussi les échanges de technologie ou le commerce de pièces détachées. Avec une inflation annuelle à 60%, selon les chiffres officiels, et des réserves de devises quasi-inexistantes, M. Hamdok a promis des réformes mais n’a pour l’instant annoncé aucun plan concernant l’économie. Lors d’une visite début décembre à Washington, il a notamment plaidé la cause du Soudan en vue d’un retrait de la liste noire où il figure depuis 1993. Toutefois, selon plusieurs sources diplomatiques, la procédure de retrait prendra du temps. Washington cherche notamment à s’assurer que le régime de M. Béchir est bien en cours de démantèlement. Les défis auxquels doit faire face le Soudan sont « imbriqués », estime Clément Deshayes, spécialiste du Soudan et chercheur au collectif parisien Noria. « La crise économique est le premier défi à relever et c’est sur ça que le gouvernement va être jugé », mais selon lui, « la crise économique ne sera réglée que si les outils étatiques sont renouvelés (…) et les conflits réglés ». En attendant ce règlement, les banques étrangères, même si elles ne le reconnaissent pas officiellement, refusent de « traiter avec le Soudan » tant qu’il est sur la SST car elles s’exposent à des sanctions, explique Osman el-Toum, expert financier soudanais. Mais les sanctions américaines ne sont pas les seuls maux de l’économie soudanaise. La cheffe d’entreprise accuse l’ancien régime d’avoir « détruit » l’industrie et n’y avoir fait aucun investissement majeur, comme dans l’agriculture. L’économie s’est en outre écroulée après la sécession du Sud en 2011, le Soudan ayant été privé des trois quarts de ses réserves de pétrole.