Cette démonstration de rue est prévue pour samedi 30 octobre. Les militants hostiles au putsch promettent de mobiliser un «million» de manifestants.

Par Anis Remane
Alors que l’armée soudanaise cherche par tous les moyens d’imposer par le fait accompli le coup d’état mené lundi 25 octobre par le général Abdelfattah al-Burhane, des appels de militants ont été lancés sur les réseaux sociaux pour appeler à une «manifestation d’un million de personnes», la «melyoniya», samedi 30 octobre contre le coup de force pour la libération du Premier ministre de la transition Abdallah Hamdok.
Dans la rue, les manifestations disent qu’ils ne la quitteront pas avant la réinstitution d’un pouvoir civil. Fin 2018 et 2019 déjà, font- ils valoir, ils avaient campé pendant des mois jusqu’à forcer l’armée à démettre le président Omar el-Béchir. Plus de 250 personnes ont péri dans la répression de la révolte. Côté junte militaire, on a multiplié hier mercredi les arrestations de militants et de manifestants et quadrillé la capitale Khartoum pour tenter d’en finir avec l’opposition au coup d’Etat. Dans la nuit du mardi 26 octobre, les forces de sécurité ont tiré des grenades lacrymogènes sur les manifestants dans le très turbulent quartier de Bourri à Khartoum, après que quatre manifestants ont été tués et plus de 80 blessés lundi par des tirs des troupes selon des médecins.
Pour empêcher les manifestants de se regrouper mercredi matin, les forces de sécurité ont «enlevé toutes les barricades» de branchages, de pierres ou de pneus brûlés dans le centre-ville. Les manifestants anti-armée qui réclament un transfert complet du pouvoir aux civils, se relayaient à ces piquets pour une gigantesque opération ville morte après l’appel de la quasi-totalité des syndicats à la «grève générale».Pour tenter d’expliquer son coup de force, le général Burhane a prétexté mardi le risque de «guerre civile» après des manifestations plus tôt ce mois contre l’armée et sa personne.
Le Premier ministre renversé Abdallah Hamdok, détenu depuis le putsch de lundi avec la plupart des civils qui composaient le pouvoir de transition, a été ramené à son domicile à Khartoum où il est toujours «sous surveillance étroite» des forces de sécurité, selon son bureau. L’un des leaders du plus grand parti du Soudan, l’Oumma, a été également arrêté, d’après sa famille, de même que d’autres militants et des manifestants qui tenaient les barricades bloquant les principales avenues de Khartoum.
M. Hamdok, qui était le visage civil de la transition post-dictature au Soudan, a seulement parlé au téléphone avec le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken mardi. Cette concession à une communauté internationale qui n’a cessé de réclamer un retour à une transition vers la démocratie après 30 ans de dictature d’Omar el-Béchir n’a pas apaisé les craintes. Depuis que le général Burhane a dissous lundi les institutions du Soudan, pays pauvre miné par le marasme économique et les conflits, et arrêté la quasi-totalité de ses partenaires civils au pouvoir, Washington a suspendu une part de son aide et l’Union européenne a menacé de suivre. Et l’Union africaine a suspendu le Soudan de ses institutions. Moscou a en revanche estimé que le coup d’Etat était «le résultat logique d’une politique ratée» et le Conseil de sécurité de l’ONU a renoncé à utiliser «les termes les plus forts» pour dénoncer le putsch.
Pour manifestants et experts, l’option d’un retour à la dictature dans ce pays d’Afrique de l’Est devient de plus en plus réaliste. L’aéroport de Khartoum, situé en plein centre-ville et donc encerclé par manifestants et forces de l’ordre, doit rouvrir officiellement dans l’après-midi mais aucune compagnie ne s’est jusqu’ici risquée à annoncer la reprise de ses vols vers ou depuis la capitale soudanaise. L’internet est en outre toujours bloqué, une décision que le général Burhane a justifié mardi pour des raisons de sécurité. Et pour dénoncer le coup d’Etat, une trentaine de diplomates ont annoncé dans un communiqué faire défection, proclamant leurs ambassades comme celles du «peuple et de sa révolution». n

ONU Tractations difficiles au Conseil de sécurité sur une déclaration commune

Pour la deuxième journée consécutive, le Conseil de sécurité de l’ONU peinait mercredi à s’accorder sur une déclaration commune sur le Soudan, la Russie s’opposant à une condamnation ferme du coup d’Etat militaire en dépit d’une position tranchée adoptée par l’Union africaine, selon des diplomates. «Malheureusement, nous n’avons toujours pas de consensus», a déploré le président en exercice du Conseil, l’ambassadeur du Kenya Martin Kimani, en précisant devant quelques journalistes s’exprimer en sa capacité nationale. «Après un débat très très dur, l’Union africaine a pris une position forte sur ce sujet», elle a «condamné fermement la prise de pouvoir des militaires soudanais et la dissolution du gouvernement de transition», a-t-il relevé, en espérant que le Conseil de sécurité prendrait exemple sur cette ligne. «C’est une étape très importante (…) qui clarifie encore davantage la position de l’Afrique à l’égard des coups d’Etat et des prises de pouvoirs par des militaires qui sont malheureusement en augmentation», a estimé le diplomate kényan. «J’espère que le Conseil de sécurité l’interprétera comme un défi pour se montrer à la hauteur», a insisté Martin Kimani. Et «que sa déclaration sera dans la ligne de celle de l’Union africaine», a-t-il ajouté en notant que telle est la volonté de «nombre de pays» au Conseil. Après avoir abandonné sous la pression de la Russie, l’idée d’une condamnation du coup d’Etat dans «les termes les plus forts», un nouveau texte parlant de la «vive préoccupation» du Conseil a été bloqué mercredi par Moscou et Pékin, ont indiqué à l’AFP des diplomates. Ces frictions se déroulent sur fond de lutte d’influence activement relancée avec le coup d’Etat entre notamment les Occidentaux et les Russes. Le texte, par ailleurs, «condamnait la suspension de certaines institutions de transition» au Soudan, «la déclaration de l’état d’urgence et la détention du Premier ministre Abdallah Hamdok, ainsi que d’autres membres civils du gouvernement de transition». «Tout le monde parle très souvent au Conseil de soutenir les positions de l’Afrique. Donc on va voir quelles délégations vont vraiment soutenir la position de l’Union africaine et cela devrait être très clair d’ici la fin de la journée ou demain», a conclu l’ambassadeur du Kenya.