Au lendemain du coup de force militaire mené au Soudan par le chef de l’armée Abdel Fattah al-Burhane, ce dernier s’est défendu hier dans une conférence de presse d’avoir trahi la révolte de 2019 qui a fait chuter le dictateur Omar El Béchir et d’avoir stoppé net le processus de démocratisation en cours dans le pays depuis trois ans de luttes populaires pour le changement.

Par Salim Benour
L’homme fort de Khartoum a affirmé avoir dissout les autorités chargées de mener la transition vers un pouvoir civil et des élections car «certains attaquaient l’armée», « composante essentielle de la transition». « Oui, on a arrêté des ministres et des politiciens, mais pas tous», a-t-il ajouté en affirmant que le Premier ministre renversé Abdallah Hamdok est «chez moi». Une formulation qui n’a pas manqué de susciter les commentaires les plus divers, des plus ironiques aux plus amers au sein de l’opinion soudanaise.
Lors de sa conférence de presse, le général al-Burhane a promis un gouvernement «compétent» pour bientôt mais son coup de force a suspendu de fait la transition dans un pays resté sous la férule de l’armée quasiment en continu depuis son indépendance. Mais les regards des observateurs sont braqués sur la rue soudanaise. Depuis lundi, jour d’arrestation du Premier ministre Abdallah Hamdok et de ses proches et de la dissolution de toutes les institutions dans le pays, des milliers de Soudanais campent dans la rue pour protester contre le coup d’Etat militaire. Ils veulent, disent-ils, «sauver» la révolution qui a renversé le général Béchir, au prix d’une répression qui avait fait plus de 250 morts. Le centre de la capitale Khartoum reste bloqué par les manifestants avec des pierres, des branchages et des pneus brûlés, tandis que les forces de sécurité sont déployées avec leurs blindés sur les ponts et les grands axes au lendemain de la mort de quatre manifestants par des tirs de l’armée selon un syndicat de médecins prodémocratie.
En attendant de nouveaux développements, les appels à libérer le Premier ministre renversé se sont multipliés. Le chef de l’ONU Antonio Guterres a appelé à libérer «immédiatement» M. Hamdok et les autres responsables «détenus illégalement», à quelques heures d’une réunion à huis clos à partir de la soirée d’hier mardi (20 heures GMT) des 15 membres du Conseil de sécurité. Face au coup d’Etat, les Etats-Unis ont suspendu une aide de 700 millions de dollars au Soudan. Et pour la Troïka – Etats-Unis, Grande-Bretagne et Norvège – à la manoeuvre sur le dossier soudanais, «les actions des militaires trahissent la révolution et la transition». Les ambassadeurs soudanais auprès de la France, de la Belgique et de l’Union européenne et de la Suisse ont dénoncé le coup d’Etat et proclamé leurs ambassades comme celles du «peuple et de sa révolution». Moscou voit dans le coup de force «le résultat logique d’une politique ratée» accompagnée d’«une ingérence étrangère d’ampleur», dans un pays où Russes, Turcs, Américains ou encore Saoudiens se disputent l’influence surtout sur les ports de la mer Rouge, stratégiques pour leurs flottes.
Pour le cercle de réflexion International Crisis group, «un usage de la force n’entraînerait pas seulement un bain de sang (…) mais pourrait aussi mener à un face-à-face prolongé qui fermerait la porte à la résolution de la crise». n