La rue soudanaise a été une nouvelle fois, hier, mercredi, le théâtre à Khartoum d’une violente réaction des forces de sécurité contre les manifestants qui refusent depuis plusieurs semaines le coup d’état opéré par la junte militaire au pouvoir, le 25octobre 2021. Un syndicat de médecins fait état de deux manifestants tués dans la banlieue nord de Khartoum et de «dizaines de blessés par balles».

Synthèse de Salim Benour
Sur les cortèges des personnes qui ont défilé par milliers dans les rues de la capitale soudanaise, des grenades lacrymogènes ont été tirées alors que les communications ont été totalement coupées, empêchant l’utilisation des réseaux sociaux et l’envoi des SMS, devenus un véritable outil de mobilisation contre les putschistes. Des témoins ont fait état de «blessés» tandis que des correspondants de presse ont vu des manifestants s’effondrer après avoir inhalé du gaz lacrymogène. «Non au pouvoir militaire» et «Le peuple a choisi les civils», ont scandé les manifestants, qui conspuent le général Burhane, accusé d’être un partisan de l’ancien régime, une alliance entre militaires et islamistes au pouvoir durant 30 ans.
Pour endiguer le mouvement, les rafles continuent et des centaines de militants, de passants ou de journalistes ont été arrêtés, à l’instar du chef du bureau d’al-Jazeera, Al-Moussalami al-Kabbachi, finalement relâché mardi. Selon un syndicat de médecins pro-démocratie, les forces de sécurité sont même allées jusqu’à arrêter médecins et blessés dans des hôpitaux de la capitale. Sur le plan politique, aucune solution ne semble se manifester après le coup de force qui a mis à l’arrêt une transition battant de l’aile depuis des mois. Washington a dépêché une émissaire, Molly Phee, vice-secrétaire d’Etat pour les Affaires africaines. Les navettes qu’elle a fait ces derniers jours entre civils – comme le Premier ministre Abdallah Hamdok toujours en résidence surveillée – et militaires, notamment le général Burhane, pour tenter de relancer la transition démocratique dans le pays , sorti en 2019 d’une dictature militaire quasi-continue depuis l’indépendance en 1956, n’ont encore rien donné . Le général Burhane semble ne pas envisager de retour en arrière: il s’est récemment renommé à la tête de la plus haute institution de la transition, le Conseil de souveraineté. Et a reconduit tous ses membres militaires ou pro-armée, remplaçant uniquement quatre membres partisans d’un pouvoir entièrement civil par d’autres civils, apolitiques. Ce chef de l’armée, ainsi que les officiers engagés avec lui dans le coup de force, tardent à nommer les nouvelles autorités qu’ils promettaient depuis des jours de façon «imminente». Mme Phee a plaidé pour le retour de M. Hamdok, dont les quelques ministres libres affirment être toujours l’unique cabinet «légitime» et refusent de négocier avec les généraux depuis le putsch du 25 octobre. A l’aube ce jour-là, le général Burhane a fait arrêter la quasi-totalité des dirigeants civils avec lesquels il partageait le pouvoir et dissous toutes les institutions. S’il a depuis fait libérer quatre ministres, il a dans le même temps emprisonné d’autres figures civiles, faisant même rayer de la déclaration constitutionnelle née de la révolte anti-dictature de 2019 toute mention du bloc pro-civil des Forces de la liberté et du changement (FLC). Et à chaque appel à la mobilisation de la rue, il répond par un déploiement sécuritaire massif et des tirs de balles réelles, en caoutchouc ou de grenades lacrymogènes.
Dans le pays où plus de 250 manifestants ont péri dans la révolte qui a renversé Omar el-Béchir en 2019, 24 nouvelles personnes ont été tuées, parmi lesquelles trois adolescents, note l’Unicef qui s’inquiète d’un usage «excessif» de la force contre des manifestants pacifiques. Le général Burhane, lui, continue de promettre des élections en 2023 et assure n’avoir agi que pour «corriger la trajectoire de la révolution», comme il l’a redit mardi à Mme Phee. <