La Haute-commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU a exprimé, vendredi 1er juillet, son inquiétude face au meurtre d’au moins neuf manifestants, dont un mineur, par les forces de sécurité au Soudan, réclamant une «enquête indépendante». «Je demande aux autorités de mener une enquête indépendante, transparente, approfondie et impartiale sur la réponse des forces de sécurité, conformément aux normes internationales en vigueur», a déclaré Michelle Bachelet dans un communiqué, insistant sur le fait que «les victimes, les survivants et leurs familles ont droit à la vérité, à la justice et à réparation». Michelle Bachelet s’est dite «alarmée» par la mort des neuf personnes, dont un jeune de 15 ans, alors que la police avait annoncé «qu’elle n’utiliserait pas la force meurtrière pour disperser les manifestants». Depuis la prise du pouvoir par l’armée dirigée par Abdel Fattah al-Burhan, en octobre dernier, le bilan des violences liées aux manifestations s’élève à 113 morts. Le dernier décès en date a été signalé, vendredi, après qu’un manifestant a succombé à des blessures infligées lors d’un rassemblement le 24 juin. «Jusqu’à présent, personne n’a été tenu pour responsable de ces décès», a déclaré Mme Bachelet, citant des rapports indiquant que lors des manifestations de jeudi, «les forces de sécurité conjointes ont utilisé des balles réelles, ainsi que des gaz lacrymogènes et des canons à eau contre les manifestants». «Selon des sources médicales, la plupart des personnes tuées ont reçu des balles dans la poitrine, la tête et le dos», a-t-elle ajouté. La responsable de l’ONU a également dénoncé l’arrestation d’au moins 355 manifestants à travers le pays, dont 39 femmes et «un nombre considérable d’enfants». «En aucun cas la force n’est autorisée pour dissuader ou intimider les manifestants d’exercer leurs droits à la liberté d’expression et de réunion pacifique, ou pour les menacer de leur faire du mal pour cela», a-t-elle insisté. «La force létale est une mesure de dernier recours et uniquement dans les cas où il existe une menace imminente de mort ou de blessure grave».
Jeudi, 30 juin, une journée symbolique au Soudan, car elle marquait l’anniversaire du coup d’Etat ayant porté au pouvoir le dictateur Omar el-Béchir et d’un sit-in ayant forcé l’armée à partager le pouvoir avec les civils après son éviction, en 2019, les forces de sécurité ont tué, selon des médecins, neuf manifestants. Les victimes étaient parmi les milliers de protestataires qui réclamaient le retour des civils au pouvoir et criaient «le peuple veut la chute de Burhane» dans la capitale, en banlieue mais aussi dans diverses villes du pays. Un pays sous la coupe des généraux quasiment toujours depuis son indépendance en 1956.

Les protestataires avaient crié par dizaines de milliers

La police soudanaise a, elle, commenté vendredi 1er juillet les évènements de la veille, accusant les protestataires de violences et d’incendies et faisant état de plus de 200 blessés dans les rangs des forces de l’ordre. Durant la même journée, des centaines de Soudanais ont de nouveau manifesté sous les tirs de grenades lacrymogènes, contre le pouvoir militaire. Ils ont scandé «vengeance» en brandissant des photos des victimes de la répression.
Balles réelles et «impunité»
La plupart des victimes ont été mortellement touchées par balle, ce qui a provoqué une volée de condamnations de la communauté internationale qui, depuis huit mois, ne parvient ni à convaincre les généraux de cesser de tirer sur la foule ni à faire venir les civils à la table de négociations avec ces mêmes militaires. L’ONU et l’Union africaine (UA) ont condamné «l’usage excessif de la force par les forces de sécurité et l’impunité» dont elles bénéficient. L’ambassade de Norvège, à la manœuvre au Soudan avec Washington et l’ancienne puissance coloniale britannique, a condamné «des tortures, des violences sexuelles et des traitements inhumains» notamment des manifestants et militants détenus par dizaines. «L’impunité doit cesser», a-t-elle martelé, alors qu’aucun membre des forces de l’ordre n’a jusqu’ici dû répondre d’aucune mort -ni celles des manifestants anti-putsch ni même celles des plus de 250 morts de la «révolution» qui a mis fin, en 2019, à 30 ans de dictature d’Omar el-Béchir. Après le règne sans partage de ce général, soutenu par les islamistes, l’armée avait été forcée d’accepter de partager le pouvoir avec des civils. Mais le 25 octobre 2021, le général Burhane a brutalement mis fin à cette transition en faisant arrêter ses partenaires civils, libérés depuis. En rétorsion, la communauté internationale a coupé son aide qui représentait 40% du budget du Soudan. Ces sanctions n’ont pas fait plier les militaires -quasiment toujours aux commandes depuis l’indépendance en 1956- mais ont fait plonger l’économie avec l’effondrement de la livre soudanaise et une inflation dépassant tous les mois les 200%. Début juin, la première réunion à Khartoum du dialogue national, voulu par le Mécanisme tripartite réunissant l’ONU, l’Union africaine et l’organisation régionale Igad, s’est tenue sans les principaux acteurs de l’opposition et des «Comités de résistance», fers de lance de la mobilisation populaire anti-généraux. Le chef des putschistes, le général Abdel Fatah Al-Burhane, avait salué «une opportunité historique». Mais les forces issues de la révolution de 2019 ont refusé de transiger avec les militaires. Le parti Oumma et le Parti démocratique unioniste avaient rédigé un texte commun, appelant «au renversement du régime putschiste» et à une Constitution où les autorités seraient «entièrement civiles» et les militaires «éloignés de la politique».
Le même jour, les Forces de la liberté et du changement avaient réagi de la même façon à l’invitation du Mécanisme international. Le Parti communiste, qui s’était entendu sur ce sujet avec les deux rébellions principales du Kordofan et du Darfour, avait considéré depuis le mois de mai qu’il n’était pas possible de discuter avec les généraux au pouvoir. Les «Comités de résistance» avaient, quant à eux, publié une «Charte de transition» qui exclut les militaires. Le 21 juin, l’ambassadeur de l’Union africaine Mohamed Belaïche a dénoncé des discussions «malhonnêtes, opaques, qui écartent des participants ou les traitent de façon injuste». Le diplomate mettait en cause des discussions parallèles –«sous la table»– entre les Forces de la liberté et du changement, la principale coalition de l’opposition civile, et une délégation de militaires, sous le patronage des Etats-Unis et de l’Arabie saoudite.