Des dizaines de milliers de Soudanais sont descendus hier dans la rue pour manifester contre le coup d’État du général Abdel Fattah al-Burhane et pour le retour au processus de transition devant conduire à des élections initialement prévues pour 2023. Les manifestants sont sortis à Khartoum, la capitale, que d’autres villes du pays, bravant la répression en cours depuis plus de cinq jours.

Synthèse Salim Benour
Cette nouvelle journée de mobilisation a été endeuillée selon un syndicat de médecins par la mort de deux manifestants à Omdourman, ville jumelle de Khartoum où les protestataires ont scandé «le régime militaire ne peut pas être cautionné», «ce pays est le nôtre, et notre gouvernement est civil». D’autres manifestations se déroulaient dans des villes du centre, de l’est et du nord du Soudan. La réponse de la junte, alors que neuf manifestants ont déjà été tués et plus de 170 blessés depuis lundi, selon des médecins, sera scrutée dans le monde entier, a déjà prévenu un haut responsable américain qui estimait lui entre 20 et 30 le nombre des victimes. «Ce sera un vrai test sur les intentions des militaires», a-t-il dit. Mais le risque d’un nouveau bain de sang dans un pays miné par les conflits n’entame en rien la détermination des manifestants, selon des militants soudanais pro démocratie.
«Les militaires ne nous dirigeront pas», affirme l’un d’eux aux agences de presse et la «manifestation du million» promise sur les réseaux sociaux et par des graffitis sur les murs de Khartoum -où les autorités ont coupé l’internet et le réseau téléphonique- n’est qu’un «premier pas». «Non au régime militaire» et «Nous ne retournons pas sur la liste (américaine) des pays soutenant le terrorisme», ont encore scandé hier des manifestants inquiets de voir Khartoum réinscrit sur cette liste «noire» de Washington, sur laquelle il figurait jusqu’en 2020 et qui lui a valu de lourdes sanctions économiques durant des années. Cette semaine, les Etats-Unis comme la Banque mondiale, exigeant le rétablissement du gouvernement civil, ont suspendu leur aide financière à Khartoum, vitale pour le pays asphyxié par une inflation galopante et une pauvreté endémique. L’Union africaine a, elle, suspendu Khartoum et le Conseil de sécurité de l’ONU a exigé le retour des civils.
D’autres manifestants ont brandi des portraits du Premier ministre déchu et assigné à résidence Abdallah Hamdok, appelant à «ne pas renoncer». Depuis lundi, les Soudanais sont entrés en «désobéissance civile», juchés sur des barricades et devant faire face aux balles réelles en caoutchouc et aux grenades lacrymogènes des forces de sécurité. La télévision d’Etat, prise d’assaut par l’armée au premier jour du coup d’Etat, diffuse elle des témoignages de soldats portant des pansements à la tête et se disant victimes de violences des manifestants. «Les putschistes essayent (…) de trouver un prétexte à un déchaînement de violence», accuse déjà le porte-parole du gouvernement renversé lundi sur Facebook. Mais, met en garde Amnesty International, «les dirigeants militaires ne doivent pas s’y tromper: le monde les regarde et ne tolèrera pas plus de sang». Hier samedi, l’émissaire britannique Robert Fairweather a de nouveau exhorté la Sécurité soudanaise à «respecter la liberté et le droit d’expression», tandis que le chef de l’ONU Antonio Guterres enjoignait «les militaires à ne pas faire davantage de victimes».
Le putsch de lundi a coupé court aux espoirs d’élections libres fin 2023 et plongé le pays, au coeur d’une région déjà instable, dans l’inconnu. La quasi-totalité des dirigeants civils –qui siégeaient avec M. Burhane et d’autres militaires au sein des autorités de transition– sont toujours retenus. Ils ont été emmenés lundi à l’aube par des soldats avant que le général Burhane n’annonce la dissolution de l’ensemble des institutions du pays. Il y a neuf jours déjà, des dizaines de milliers de Soudanais avaient défilé au cri de «Burhane, quitte le pouvoir!». Un événement qui a probablement précipité le cours des choses, le général seul aux manettes aujourd’hui prétextant avoir agi lundi pour empêcher «une guerre civile». Mais aujourd’hui, affirment des experts, forts de l’expérience de 2019, les manifestants sont mieux organisés.