Nouveau signe d’inquiétude de l’instabilité chronique que connaît le Soudan, une rumeur sur l’assignation à résidence surveillée du Premier ministre Abdallah Hamdok a circulé durant la journée de samedi 1er janvier dans plusieurs médias du pays et sur les réseaux sociaux.

Par Kahina Terki
Quelques jours auparavant, le lundi 27 décembre 2021, une source anonyme de son bureau avait glissé que le Premier ministre pourrait démissionner «dans un bref délai» et rompre l’accord politique avec le commandement de l’armée soudanaise.
A ce bruit de désordre politique au sommet du pouvoir, le cabinet Hamdok a réagi par un démenti. Il a indiqué, dans un communiqué samedi, que «les plateformes de réseaux sociaux et certaines stations médiatiques font circuler des informations selon lesquelles le Dr Abdullah Hamdok, le Premier ministre, a été assigné à résidence surveillée, pour la deuxième fois, et nous démentons cette information». «Nous affirmons qu’il bénéficie d’une totale liberté de mouvement, de réunion et de communication», précise le communiqué.
Le Premier ministre est donc libre, mais une source anonyme a déclaré à des agences de presse qu’il «n’a pas assuré ses fonctions depuis son bureau à la présidence du Conseil des ministres, à Khartoum, depuis une semaine». La source a ajouté que Hamdok «continuait à rencontrer des personnalités politiques et des dirigeants des mouvements armés à son domicile, dans le contexte de son renoncement à présenter sa démission».
Une indication que sa relation avec le commandement de l’armée soudanaise ne s’est pas améliorée en dépit de l’accord signé le 21 novembre 2021 avec le général Abdel Fattah al-Burhan son plein retour à ses occupations et pour la formation d’un gouvernement de compétences non partisanes et la libération des détenus politiques. Un signe, également, que les tractations entre les deux parties se poursuivent difficilement sur fond de déchaînement de violence perpétrée notamment par les forces de sécurité et de répression sanglante des courants politiques qui ne se satisfont pas du retour du Premier ministre Hamdok à ses fonctions après la dissolution par l’armée de son gouvernement, le 25 octobre 2021, et exigent des généraux à sa tête qu’ils quittent la sphère politique pour un retour aux casernes. Jeudi, 30 décembre 2021, les forces de sécurité ont lancé des gaz lacrymogènes et tiré à balles réelles sur les manifestants qui réclamaient le retrait des généraux de la politique. Selon une source policière soudanaise, quatre manifestants (six, selon une source non gouvernementale) ont été tués tandis que 297 autres ainsi que 49 policiers ont été blessés dans la localité d’Omdurman, la ville la plus peuplée du Soudan, située sur la rive ouest du Nil, en face de la capitale Khartoum.
Le Comité central des médecins du Soudan a annoncé, ce samedi, que le bilan des victimes des manifestations s’est alourdi à 54 morts, depuis le 25 octobre dernier.

Enquête sur la tuerie
Depuis le 25 octobre 2021, début des manifestations contre les mesures exceptionnelles décrétées par le chef de l’armée, le général Al-Burhan, le bilan des victimes de la répression militaire est de 54 morts, affirme le Comité des médecins soudanais. La dernière victime recensée, selon le Comité, est Abdullah Abbas, 23 ans, décédé, vendredi 1er janvier 2022, d’une blessure par balle, durant sa participation aux manifestations du 30 décembre à Omdourman.
C’est dans ce contexte que le Conseil de sécurité et de défense du Soudan, qui regroupe des dirigeants des organes de sécurité et de l’armée, a ordonné samedi 1er janvier d’accélérer les enquêtes sur la répression des manifestations de masse de jeudi. Le conseil a tenu une réunion d’urgence au Palais républicain de Khartoum, présidée par le président du Conseil souverain Abdel Fattah Al-Burhan, pour discuter également des développements sécuritaires dans le pays. Il a exprimé ses regrets quant aux victimes des manifestations et a promis de demander des comptes à ceux qui ont déclenché les affrontements entre les manifestants et les forces de sécurité.
Dans un communiqué précédent, le ministère de l’Intérieur avait déclaré que la présence de ce qu’il a décrit comme étant «des personnes incontrôlables et des personnes ayant une certaine visée» parmi les manifestants a conduit à leurs actions «de sabotage et d’agression contre les forces de l’ordre», qui «a fait basculer le mouvement dans la violence et l’affrontement, qui conduit au pire».
Samedi, 1er janvier, l’envoyé spécial de l’ONU pour le Soudan, Volker Perthes, a appelé à la confiance entre toutes les parties dans le pays pour trouver un terrain d’entente afin de sortir de la crise.
Le représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU pour le Soudan, a exhorté les autorités à respecter le droit de réunion pacifique et à permettre aux manifestants prônant la non-violence de s’exprimer librement. M. Perthes a souligné que l’ONU restait déterminée à soutenir le peuple soudanais dans la réalisation de ses aspirations à un Soudan démocratique et stable.

A Khartoum, nouvelles manifestations à huis clos

Des milliers de Soudanais ont manifesté, hier à Khartoum, bravant grenades lacrymogènes, coupure des télécommunications et déploiement massif de soldats en armes. Alors que la capitale est coupée de ses banlieues par des containers placés en travers des ponts sur le Nil, qu’Internet et les liaisons par téléphones portables ont été coupés, les manifestants ont répondu à l’appel de la marche hostile aux militaires «en mémoire des martyrs». Ils ont défilé aux cris de «Les militaires à la caserne» et «Le pouvoir au peuple» dans une atmosphère de forte tension et de crainte de nouveaux dérapages sanglants. Un contexte qui risque de marquer le début de la nouvelle année, les courants politiques hostiles à l’hégémonie politique de l’armée ayant appelé à faire de 2022 «l’année de la poursuite de la résistance», réclamant justice pour les dizaines de manifestants tués depuis le putsch, mais aussi pour les plus de 250 civils abattus lors de la «révolution» de 2019, année de la chute d’ Omar el-Béchir, après trente années de dictature militaro-islamiste.
Dans un pays quasiment toujours sous la férule de l’armée depuis son indépendance, il y a 65 ans, les manifestants, eux, le clament : «ni partenariat, ni négociation avec l’armée». En face, un conseiller du général Burhane a jugé, vendredi, que «les manifestations ne sont qu’une perte d’énergie et de temps» qui ne mènera à «aucune solution politique».
Outre les morts et la coupure du téléphone et d’internet, les forces de sécurité sont accusées d’avoir eu recours en décembre à un nouvel outil de répression, le viol d’au moins 13 manifestantes, selon l’ONU. Chaque jour et dans chaque quartier, les comités de résistance, les groupuscules qui organisent les manifestations, annoncent de nouvelles arrestations ou disparitions dans leurs rangs. Les Européens ont déjà exprimé leur indignation, de même que le Secrétaire d’Etat américain Antony Blinken et l’ONU. Tous plaident régulièrement pour un retour au dialogue comme préalable à la reprise de l’aide internationale coupée après le putsch dans ce pays qui a besoin, selon les Nations unies, de 1,9 milliard de dollars d’aide humanitaire.