Ce qui n’était, pendant une semaine, qu’une rumeur «démentie» par son bureau est devenue une réalité : le Premier ministre soudanais Abdallah Hamdok, visage civil du pouvoir militaire à Khartoum, démissionne de ses fonctions après moult péripéties. Il a jeté l’éponge après avoir échoué dans son pari de trouver un consensus entre les généraux, qui contrôlent le pays, et les courants politiques, qui leur sont hostiles, avec le soutien accru d’une majorité de la population qui ne veulent plus voir ces officiers que dans les casernes. Un nouvel appel à manifester contre l’armée est lancé pour aujourd’hui mardiPar Kahina Terki
Flashback. En août 2019, Abdallah Hamdok, qui a fait une partie de sa carrière en tant qu’économiste spécialisé dans l’agriculture aux Nations unies à Addis-Abeba, incarnait l’espoir d’une remise du pouvoir aux civils. Le 25 octobre 2021, le général Abdel Fattah al-Burhane fait un coup d’Etat. Il fait arrêter le Premier ministre Hamdok à son domicile et annonce la dissolution de toutes les institutions du pays. Le 25 octobre, le général Burhane prolonge son mandat de deux ans, effaçant toute idée d’un transfert du pouvoir aux civils avant la fin de la transition qu’il promet toujours pour juillet 2023 avec des élections. Deux mois plus tard, il signe un décret garantissant l’impunité des forces de sécurité et leur donnant tout pouvoir aux termes d’une «loi d’urgence» héritée de l’ère du dictateur Omar el-Béchir, déchu en 2019 par l’armée sous la pression de la rue.
Un mois plus tard, le 21 novembre, le Premier ministre sort de sa résidence surveillée et retrouve son poste aux termes d’un accord avec le même général Burhane. Une entente que les courants hostiles au pouvoir militaire n’a jamais accepté et qui a, aussitôt, fait du désormais ancien Premier ministre un «traître» après avoir été réclamé par la rue comme un «otage» à libérer. M. Hamdok, qui a tenté de plaider sa bonne foi, assurant vouloir faire «cesser l’effusion de sang» face à une répression ayant fait une cinquantaine de morts, n’a pu convaincre ceux qui l’accusent de faciliter «le retour à l’ancien régime» et de tuer «les acquis de la révolution» à son troisième anniversaire. Le 19 décembre, il reconnaissait lui-même que le Soudan a fait «un grand pas en arrière sur le chemin révolutionnaire», dénonçant violence et blocage politique.
Un aveu qu’il reprendra dimanche, à l’annonce de sa démission, dans un discours télévisé à la nation. «J’ai tenté de mon mieux d’empêcher le pays de glisser vers la catastrophe, alors qu’aujourd’hui il traverse un tournant dangereux qui menace sa survie (…) au vu des conflits entre les composantes (civile et militaire) de la transition (…) Malgré tout ce qui a été fait pour parvenir à un consensus (…) cela ne s’est pas produit», a-t-il dit, suggérant qu’il ne voulait plus jouer le rôle de visage civil d’un coup d’Etat militaire et l’échec d’une transition démocratique pour laquelle des milliers de Soudanais sont morts. Depuis le coup d’Etat du 25 octobre, 57 manifestants ont été tués selon un syndicat de médecins pro démocratie. Des manifestantes ont aussi été violées d’après l’ONU, de nombreux journalistes passés à tabac et même arrêtés tandis qu’internet et le téléphone ne fonctionnent que selon le bon vouloir du pouvoir.
Scénario de «confrontation ouverte»
Face à la situation chaotique actuelle, l’émissaire de l’ONU au Soudan, Volker Perthes, a affirmé «regretter» la démission de M. Hamdok, se disant «préoccupé par la crise politique en cours (…) qui risque d’entamer encore plus les progrès faits depuis la révolution». Les Etats-Unis ont appelé «les dirigeants soudanais à mettre de côté leurs différends (pour) assurer la continuité du pouvoir civil» et la Grande-Bretagne, où le Premier ministre a fait ses études à Manchester, s’est dite «très attristée» du départ de M. Hamdok. «Plus les Américains et les Européens attendent pour montrer aux généraux les conséquences de leurs actes, plus ces derniers peuvent consolider leurs pouvoirs économique et politique aux dépens des Soudanais», prévient John Prendergast du centre de réflexion The Sentry. Pour les observateurs de la scène soudanaise, l’équation au Soudan plus claire : d’un côté, «les militaires seuls aux commandes» et, de l’autre, «les manifestants qui vont encore sortir dans les rues et faire face à plus de violence», selon les termes du chercheur au Rift Valley Institute Magdi Gizouli. «C’est une confrontation ouverte entre, d’une part, les forces de sécurité et l’ancien régime -mais cette fois, sans Béchir- et de l’autre, un mouvement sans leader dans la rue qui ne tient qu’au militantisme des jeunes», résume le chercheur pour l’AFP. Pour la rue, le retour à la révolte populaire est acté. Celle de 2019 a démis Béchir, ils entendent réitérer l’exploit avec le général Burhane. Le fer de lance de la révolte contre Béchir en 2018-2019 et contre les militaires depuis le 25 octobre, l’Association des professionnels soudanais, a déjà appelé à de nouvelles manifestations mardi. Les forces de sécurité bloquent déjà dès lundi le pont reliant Khartoum à Omdourman, sa banlieue nord-ouest, où de nouveau deux manifestants ont été tués dimanche. «La démission de Hamdok prive les généraux de leur façade et montre clairement que le coup d’Etat n’est rien d’autre qu’un retour à la politique militaro-islamiste de Béchir», a tweeté Kholood Khair, spécialiste du Soudan pour Insight Strategy Partners. <