L’opération à haut risque met fin au processus de transition qui devait dans un premier temps permettre la remise du pouvoir aux civils avant des élections en 2023. Depuis hier, et en dépit des assurances hier du chef de file des putschistes, le général Abdelfattah al-Burhan, de respecter la transition, le Soudan se retrouve à nouveau dans l’inconnu. Alger se dit «préoccupée» par les développements dans le pays et appelle à la «sagesse».

Par Kahina Terki
L’armée soudanaise a renversé hier le pouvoir de transition à la tête du Soudan. Ce coup de force mené par le général Abdelfattah al-Burhan intervient après un long processus de dégradation du climat politique dans le pays dominé par les militaires et les islamistes et de mise en péril d’une transition menacée de toutes parts. L’union sacrée qui avait dominé l’époque où l’armée poussait au départ du général dictateur Omar El Béchir sous la pression d’une puissante mobilisation populaire, en avril 2019, s’est effritée sous le poids des contradictions d’une classe politique profondément divisée. Le Conseil de souveraineté mis en place en août 2019 et composé pour moitié de civils et pour moitié de militaires promettait de tenir les premières élections libres à la fin de l’année 2023. Mais les divergences entre les deux camps sont devenues trop nombreuses, provoquant la vive tension observée durant les jours qui ont précédé le coup d’Etat.

Division
Le 16 octobre, des groupes pro-armée ont planté leurs tentes devant le palais présidentiel où siègent les autorités de transition. En réponse, le 21 octobre, des pro-civils sont descendus par dizaines de milliers dans les rues du pays, dans un joyeux festival pour, disaient-ils, «sauver» leur «révolution», le soulèvement qui a mis fin en 2019 à 30 années de dictature d’Omar el-Béchir. Depuis, le sit-in des pro-armées a débordé ailleurs dans Khartoum. Dimanche 17 octobre, ils ont bloqué un des principaux ponts de la ville créant des embouteillages monstres. Et le soir, ils sont de nouveau ressortis, brûlant des pneus en travers de route. Face à eux, l’Association des professionnels et le syndicat des médecins également très actif en 2019 ont appelé à la «désobéissance civile». Le 23 octobre, le camp pro-civil avait mis en garde contre un «coup d’Etat rampant», lors d’une conférence de presse qu’une petite foule avait cherché à empêcher. Mais ce camp est apparu divisé et incapable de poursuivre la même dynamique que celle du printemps 2019. Durant la même journée, la rumeur avait circulé que l’Armée allait s’emparer du pouvoir, ce que le général al-Burhan avait démenti. Depuis hier, on sait qu’il avait surtout menti.
Le coup de force qu’il chapeaute s’est déroulé en plusieurs étapes. Le Premier ministre Abdallah Hamdok, son épouse, nombre de ses ministres et tous les membres civils du Conseil de souveraineté – plus haute autorité de la transition – ont été arrêtés en début de matinée. La télévision d’Etat a été prise par les militaires et à la mi-journée le général al-Burhane y est apparu. Ne cessant de répéter qu’il souhaitait toujours «une transition vers un Etat civil et des élections libres en 2023», il a malgré tout relevé tous les dirigeants de leurs fonctions. Le gouvernement est dissous, de même que le Conseil de souveraineté, a-t-il dit, les préfets et ministres sont limogés, et l’état d’urgence est déclaré dans tout le pays, a-t-il ajouté. Avant même qu’il ne s’exprime, des milliers de Soudanais sont descendus dans les rues. Devant le QG de l’armée dans le centre de Khartoum, bouclé par soldats et blocs de béton depuis des jours, 12 manifestants ont été blessés par des tirs des forces armées, ont assuré un syndicat de médecin et le ministère de l’Information. La réaction internationale ne s’est pas faite attendre.

Condamnations
«J’appelle les forces armées à relâcher immédiatement les personnes retenues», a exhorté l’émissaire de l’ONU au Soudan Volker Perthes, jugeant «inacceptables» ces arrestations de civils appartenant aux autorités de transition. L’Algérie s’est dite «préoccupée» par les développements inquiétants dans le pays et appelle les parties en conflit à la «sagesse». Les Etats-Unis, dont l’émissaire Jeffrey Feltman était la veille encore dans le bureau du Premier ministre, ont déjà prévenu que «tout changement du gouvernement de transition mettait en danger l’aide américaine». Le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, a lui appelé la communauté internationale «à remettre la transition soudanaise sur les rails», tandis que la Ligue arabe et l’Union africaine appelaient «au dialogue». Face à ces critiques qui s’accumulent, le général Burhane a donné un gage de poids: il s’est dit engagé à respecter les accords internationaux signés par le Soudan, l’un des quatre Etats arabes à avoir récemment décidé de reconnaître Israël. A suivre.

Le Soudan depuis la révolte et la chute d’Omar el-Béchir

l Décembre 2018, Pain et liberté
19 décembre 2018, des centaines de Soudanais manifestent à Atbara, au nord-est de Khartoum, à Port-Soudan, principal port du pays dans l’Est, et à Nhoud, dans l’Ouest, contre la décision du gouvernement de tripler le prix du pain. Dès le lendemain, les protestations s’étendent à d’autres régions dont la capitale du pays en plein marasme économique.

Avril 2019, Omar Béchir destitué
Le 6 avril 2019, sit-in de milliers de manifestants devant le quartier général de l’armée à Khartoum. Le 11, Béchir, arrivé au pouvoir en 1989 par un coup d’Etat soutenu par des islamistes, est destitué et arrêté par l’armée. Un «Conseil militaire de transition» le remplace. Des milliers de manifestants poursuivent leur sit-in, rejetant un «coup d’Etat».

Juin 2019, répression sanglante
Le 3 juin, le sit-in est dispersé par des hommes armés en tenue militaire. Une centaine de morts. Une première enquête, ordonnée par le Conseil militaire, établit que des paramilitaires des Forces de soutien rapide (RSF) sont impliqués dans le bain de sang. Plus de 250 personnes ont été tuées dans la répression, selon un comité de médecins proche des manifestants.

Juillet-août 2019, accord de transition
A la mi-juillet, un partage du pouvoir entre militaires et civils est adopté, prévoyant un Conseil de souveraineté pour mener le pays à un pouvoir civil sous trois ans. En août, le Conseil de souveraineté est formé, présidé par le général Abdel Fattah al-Burhane. Abdallah Hamdok, ancien économiste de l’ONU, devient Premier ministre. Fin novembre, le parti du président déchu est dissout.

Décembre 2019, Béchir condamné
Le 14 décembre, Béchir est condamné à deux ans de prison pour corruption.Le 22, une enquête sur les crimes au Darfour est ouverte au Soudan contre l’ex-président, recherché depuis plus d’une décennie par la Cour pénale internationale (CPI) pour «génocide», «crimes de guerre» et «crimes contre l’humanité». En août 2021, le Soudan et la CPI signent un accord de coopération pour le remettre avec ses collaborateurs à ce tribunal. Béchir est aussi jugé dans son pays dans un procès distinct pour le coup d’Etat l’ayant porté au pouvoir.

Juin-Octobre 2020, accord de paix
Le 30 juin 2020, des dizaines de milliers de personnes manifestent pour réclamer la mise en oeuvre de réformes réclamées lors du soulèvement. Le 3 octobre, le gouvernement et des groupes rebelles signent à Juba, au Soudan du Sud, un accord de paix historique, qui doit mettre fin à 17 ans d’une guerre meurtrière. Côté insurgé, l’accord est signé par le Front révolutionnaire du Soudan (FRS), une alliance de cinq groupes rebelles et quatre mouvements politiques, issus des régions du Darfour, du Kordofan-Sud et du Nil Bleu, et cherchant à développer leurs régions sinistrées.

Septembre 2020, «Etat d’urgence économique»
Le 11 septembre, le gouvernement décrète l’ «état d’urgence économique». Le Soudan fait face à une sévère crise économique héritée de décennies de gestion désastreuse et accentuée par la pandémie de Covid-19, une inflation galopante et une dette colossale. Le 14 décembre, les Etats-Unis retirent formellement le Soudan de leur liste des pays soutenant le terrorisme, moins de deux mois après que ce pays arabe a accepté de normaliser les relations avec Israël.

Février 2021, fragilité
Le 8 février 2021, le Premier ministre dévoile un nouveau gouvernement comprenant sept ministres issus de groupes rebelles actifs sous l’ancien régime. Le 22 juin, Abdallah Hamdok appelle à l’unité entre politiques et militaires, mettant en garde contre des fractures «profondément inquiétantes».

Septembre –Octobre 2021, Coup d’Etat
Le 17 septembre 2021, des manifestants bloquent le principal port du pays à Port-Soudan (est). Le 21, Khartoum annonce avoir déjoué une tentative putschiste impliquant des civils et des militaires, les accusant d’être liés au régime Béchir.
Le 15 octobre, Abdallah Hamdok estime que la transition traverse sa «pire crise». Le 16, les pro-armée plantent leurs tentes devant le palais présidentiel où siègent les autorités de transition pour réclamer un gouvernement de militaires.
Le 21, en réponse, des manifestations monstres en faveur d’un gouvernement civil ont lieu. Le 25, des militaires arrêtent à leurs domiciles la plupart des dirigeants civils, dont le Premier ministre Abdallah Hamdok.