«Faire connaître la langue de nos ancêtres, les Beni Menasser, en fixant des mots sur le papier, voilà le but de cet ouvrage qui paraît en ce début d’année. Cette langue, qui est notre fierté, et que nous désignons sous le nom de menasri, est la variété de la langue amazighe, encore en usage dans la partie ouest de la wilaya de Tipasa», écrivent en préambule les auteurs de l’ouvrage paru aux éditions Dahleb, Lahcene-Zouaoui El Berkani et Larbi Mohamed Bouamrane.
Pour mener à bien ce projet, diront encore les auteurs, «ils ont sollicité et obtenu la collaboration des gens qui la parlent, quotidiennement, dans la partie ouest de la wilaya de Tipasa» dans, au moins, cinq communes situées aussi bien dans la zone montagneuse que littorale. Ils expliquent, par ailleurs, que ce dictionnaire, le premier du genre en Algérie, se veut pratique, d’où la large illustration, et s’adresse «aux personnes francophones qui savent lire la graphie arabe, d’où l’adoption du mode de transcription arabe, pour reproduire phonétiquement les mots berbères et en fixer l’orthographe».
Les deux auteurs expliquent, aussi, qu’ils se sont appliqués à réunir, uniquement, les mots d’origine berbère, recueillis auprès de locuteurs choisis parmi ses utilisateurs. Quant aux emprunts faits à d’autres langues, dont la langue arabe, le français, le turc ou encore à l’espagnol ou l’italien, ils figureront dans la prochaine édition en préparation de cet ouvrage.

Entretien de Seddiki Djamila
Reporters : Mr Lahcene-Zouaoui El Berkani vous venez de publier, en collaboration avec votre ami Larbi Mohamed Bouamrane, aux éditions Dahlab, le premier dictionnaire illustré menasri/français. Un ouvrage qui fait la part belle au parler berbère de la région de Menacer dans la wilaya de Tipasa. Comment vous est venue l’idée de ce livre même si, à vrai dire, on n’est pas surpris tant on connaît votre curiosité et vos efforts d’aller chercher dans les sentiers vierges. On sait que vos précédents ouvrages ont, tous, porté sur des sujets, peu connus et nullement abordés avant vous, entre autres, l’histoire des tribus «Hadjoute» et les «Brakna», vos aïeux, sans oublier la cuisine de Hadjout ou encore «les insurrections algériennes de 1830 à 1900».
Lahcene-Zouaoui Khelil El Berkani : L’idée d’un ouvrage, consacré à la langue des Beni Menasser, nous est venue en 2019. A cette époque, mon ami et moi discutions de l’éventuelle disparition de la langue de nos ancêtres et de la nécessité de la sortir de l’oubli.
On s’est, alors, donné pour objectif de faire un travail de fourmi pour sauvegarder le menasri en réunissant ses mots dans un dictionnaire pratique.
La langue que nous désignons sous le nom de menasri est la variété de la langue amazighe parlée au pays des Beni Menasser, dans l’actuelle partie ouest de la wilaya de Tipasa.

Le menasri, si j’ai bien compris, est donc un parler berbère de la région de Menasser, mais en quoi est-il différent du chenoui, par exemple, plus connu dans la région ou plutôt plus médiatisé ?
Je peux vous dire que le menasri et le chenoui ont un grand nombre de mots communs et que le menasri est une variété de la langue amazighe, tout comme le chenoui. Le peu d’étendue du vocabulaire que nous avons recueilli ne me permet pas de vous donner une réponse plus détaillée.
Quelle est l’étendue de ce parler dans la wilaya de Tipasa ? Quelle a été l’aire de votre travail de recherche, qui a duré quand même deux ans, avec la complicité d’un enfant du cru Larbi Mohamed Bouamrane qui vous a secondé dans cette belle aventure partie de rien ?
Unique en son genre, à ce jour, ce modeste ouvrage renferme les mots recueillis auprès de membres de la communauté linguistique établie depuis des siècles dans l’ouest algérois, notamment auprès des habitants des communes de Sidi Amar, Menaceur, Sidi Ghilès, Sidi Semiane et Hadjret Ennous.
Le territoire, occupé par cette communauté, n’est pas rigoureusement délimité. C’est, grosso modo, le rectangle de terre que dessinent la mer Méditerranée, au Nord, l’oued Messelmoune, à l’Ouest, les monts du Dahra oriental, au Sud, et les oueds Fedjana et oued El Hachem, à l’Est.
Le premier dictionnaire français-menasri fera, Inch Allah, le bonheur de tous ceux et toutes celles qui attachent de l’importance au patrimoine culturel de l’Algérie ; grâce à lui, le menasri retrouvera sa place parmi les autres parlers autochtones de notre pays.

Au-delà de la question de la préservation de la mémoire collective, quel est l’intérêt pédagogique de cet ouvrage, quand on sait que l’apprentissage de la langue berbère ne semble pas avoir beaucoup d’adeptes, du moins dans la wilaya de Tipasa où les classes ouvertes ces dernières années n’ont pas eu beaucoup de succès, alors que cette question était l’une des revendications du mouvement berbériste, qui a gagné pas mal d’autres batailles ?
A vrai dire, ce modeste ouvrage n’est pas relatif à la pédagogie. Son principal but est seulement de faire connaître la langue des Beni-Menasser, une variété de la langue amazighe en usage dans l’ouest de la wilaya de Tipasa. Une fois sorti de l’oubli, le menasri retrouvera sa place parmi les autres variétés de la langue des premiers habitants d’Afrique septentrionale.
Vous êtes en quelque sorte un rat de bibliothèque, vous ne cessez de chercher pour sauvegarder des pans de l’histoire de la région et du pays avec votre dernier ouvrage sur la résistance algérienne au XIXe siècle… Dites-nous quelques mots sur vos ouvrages déjà publiés…
Les ouvrages que j’ai publiés ? Il y a, entre autres, le «Dictionnaire biographique de la Terre d’Islam», «Les insurgés d’Algérie», «Les insurrections en Algérie», «La résistance algérienne au XIXe siècle», «Au Pays des Hadjoute», «Hadjout, ville d’accueil», «Visages de Hadjout», «Regard sur les écoles de Hadjout» et «La cuisine santé de l’Ouest Mitidja». Bon appétit !

Je ne serais pas surprise, si vous me disiez que des projets, vous en avez encore, certainement. Alors, où en êtes-vous avec ces recherches, en plus de compléter ce dictionnaire, qui est la première ébauche d’un travail de recherche fastidieux et que vous prévoyez de compléter et enrichir ?
Comme vous devez vous en douter, j’ai beaucoup d’idées en tête et pas mal de projets. A court terme, «la langue des Béni-Menasser en images pour enfants», à moyen terme «Le trilingue menasri-arabe-français», à long terme «Mots communs aux différentes variétés de la langue amazighe parlée en Algérie».

P.S. : La boîte livremenasri@gmail.com est ouverte à l’intention des lecteurs et lectrices qui voudraient faire part, aux deux auteurs, de leurs remarques et suggestions.