Le processus de transition devant aboutir à la tenue d’élections générales, le 24 décembre prochain, en Libye,
n’a pas encore une garantie du succès. Il reste encore prisonnier du désaccord que suscite la loi électorale entre
les parties libyennes en conflit et du paradoxe caractérisé, d’une part, par un franc soutien international à ce scrutin
et, d’autre part, par un jeu de coulisses international, notamment au Conseil de sécurité de l’ONU, dont l’enjeu
est de favoriser un camp contre un autre…

Par Kahina Terki
Cette contradiction s’est encore une fois manifestée à l’occasion de la rencontre sans succès qu’ont eue au Maroc les délégations des deux instances rivales en Libye, le Haut-conseil d’Etat libyen (HCE) installé à Tripoli et le Parlement, dont le siège est à Tobrouk. Réunies jeudi 29 et vendredi 30 septembre, les deux parties ont débattu des dispositions de la loi électorale – ratifiée le 9 septembre par le président du Parlement de Tobrouk sans avoir été soumise au vote. Elles se sont séparées sans faire état d’accord sur le texte remis en cause par le HCE (qui le considère taillé sur mesure pour l’homme fort de l’Est, Khalifa Haftar). Toutefois, elles ont appelé la communauté internationale à soutenir le processus politique en cours dans leur pays.
Pour l’ONU comme pour tous les acteurs impliqués dans la recherche d’une solution à la crise libyenne, la priorité est la tenue des élections générales du 24 décembre pour mettre fin à la transition actuellement dirigée par le gouvernement d’Abdelhamid Dbeibah. Mais ce processus a été fortement mis à mal par la motion de censure votée, mardi 21 septembre, par le Parlement de Tobrouk contre le gouvernement de transition, une initiative qui a aggravé les tensions entre les belligérants.
Le HCE, qui fait figure de Sénat à Tripoli, avait souligné son « rejet de la procédure », en considérant cette démarche comme « nulle » tandis que la Mission d’appui des Nations unies en Libye (Manul), qui chapeaute le processus politique en cours, a pressé les deux délégations à « aller de l’avant » en finalisant le cadre législatif pour le scrutin de décembre. Le problème ou le paradoxe est que la Manul est aujourd’hui dans une position où les jeux de coulisses, synonymes de recherche d’influence et de défense d’intérêts respectifs aux grands acteurs internationaux engagés politiques et stratégiquement en Libye, semblent en mesure de saper le processus en cours.
Jeudi, 30 septembre, le Conseil de sécurité a adopté une résolution prolongeant jusqu’au 31 janvier 2021 sa mission politique en Libye, une courte durée qui affaiblit son émissaire Jan Kubis, selon les observateurs, et qui a donné lieu à un bras de fer à rebondissements de trois semaines entre la Russie et le Royaume-Uni. Les 15 membres du Conseil auraient dû prolonger à la mi-septembre la mission Manul de manière quasi-automatique pour un an, surtout à l’approche du scrutin général libyen prévu le 24 décembre, visant à tourner la page d’une dizaine d’années de guerre. Mais la Russie, menaçant d’utiliser son veto, avait alors rejeté le texte rédigé par le Royaume-Uni, refusant le langage sur le retrait des mercenaires et troupes étrangères de Libye et celui sur l’avenir de l’émissaire onusien.

Bras de fer au Conseil de sécurité
Face au blocage, le Conseil de sécurité avait été contraint d’étendre techniquement de 15 jours le mandat de la Manul, jusqu’au 30 septembre, pour donner plus de temps aux négociations entre Moscou et Londres. Mercredi, 29 septembre, selon des diplomates, la Russie a menacé une nouvelle fois de mettre son veto au texte britannique bien qu’amendé. La mise au vote a du coup avorté. Dans la nuit, Moscou a multiplié la pression en proposant son propre texte, une démarche rare de défiance à l’égard d’un auteur de résolution. Après une réunion jeudi en urgence du « P5 » (les cinq membres permanents du Conseil, Etats-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni et France) pour dénouer l’affaire, le Conseil a fini par entériner une deuxième prolongation technique de la Manul expirant le 31 janvier.
Les projets de résolution concurrents britannique et russe demandaient au Secrétaire général de l’ONU « de conserver son envoyé spécial pendant six mois », tout en étendant d’un an la Manul. Les textes, laissant entendre que Jan Kubis était proche d’un départ, soulignaient la nécessité que la mission soit « dirigée, une fois qu’il sera nommé, par un représentant spécial du Secrétaire général, basé avec la mission à Tripoli, entouré de deux adjoints (un pour l’humanitaire, un pour la politique).
Mais pourquoi changer d’émissaire alors que le Slovaque Jan Kubis, ex-envoyé spécial pour le Liban, n’est en poste pour la Libye que depuis janvier ? La réponse est qu’il est basé à Genève, à la suite d’un diktat en 2020 de Donald Trump, imposé aux 14 autres membres du Conseil de sécurité. Washington avait voulu alors scinder la direction de la Manul en deux avec un émissaire basé à Genève et un coordonnateur (poste occupé par un Africain) installé à Tripoli.
Une étude indépendante de l’ONU a jugé cet été que cet organigramme était inadéquat et plaidé pour le retour d’un émissaire à Tripoli. L’administration de Joe Biden s’est rangée à cet avis. Mais pour Moscou, le concrétiser avant le scrutin présidentiel de décembre n’avait pas de sens, motivant son refus. Dans la perspective de son départ, qui affaiblit de facto le poids de l’ONU face aux acteurs libyens, l’Afrique, qui avait multiplié en 2020 les pressions pour que l’émissaire soit Africain, devrait revenir à la charge pour récupérer le poste. La deuxième opposition russe visait le retrait des mercenaires et troupes étrangères de Libye. Londres voulait demander à l’émissaire de l’ONU de « se focaliser dans son travail (…) sur la fin du rôle d’acteurs internationaux dans le conflit ». En appelant aussi à soutenir le cessez-le-feu « via notamment un retrait synchronisé de Libye sans retard de toutes les forces étrangères et mercenaires ».
La Russie a insisté, dans son propre projet, pour parler d’un retrait des forces étrangères non seulement « synchronisé » mais aussi « parallèle, équilibré et séquencé ».
Autrement dit, mettre sur un pied d’égalité les mercenaires russes du groupe paramilitaire Wagner, appuyant à l’est le maréchal Khalifa Haftar, et les troupes turques soutenant Tripoli, ont accusé des diplomates occidentaux. Une situation qui a fait réagir l’Union Africaine (UA) qui plaide pour le respect du calendrier électoral et le départ de toutes les forces étrangères (lire article ci-dessous).

Le CPS de l’UA appelle au «retrait immédiat et complet» des forces étrangères

Par Anis Remane
Le Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union africaine (UA) a appelé, jeudi 30 septembre, « à un retrait immédiat et complet de Libye de toutes les forces étrangères/combattants étrangers et mercenaires en vue de créer un espace pour les processus nationaux de consolidation de la paix et de la résolution du conflit ».
Le CPS « rejette fermement toute ingérence dans les affaires intérieures de la Libye et demande l’arrêt immédiat de l’ingérence extérieure et réaffirme que le Conseil n’hésitera pas à nommer et à dénoncer ceux qui continuent à alimenter le conflit en Libye, y compris en fournissant des armes et des équipements militaires, violant ainsi l’embargo sur les armes, décrété par les Nations unies ».
Dans un communiqué publié à l’issue d’une réunion, qui s’est tenue en visioconférence et à laquelle a pris part, côté algérien, l’envoyé spécial chargé de la question du Sahara occidental et des Etats du Maghreb arabe, Amar Belani, le CPS exhorte, par ailleurs, les parties libyennes à « déployer tous les efforts pour que des élections parlementaires et présidentielles libres, justes et inclusives se tiennent le 24 décembre 2021, comme prévu dans la Feuille de route du Forum de Dialogue politique libyen (LPDF) ». Le Conseil appelle dans ce sens les Etats membres et les partenaires à « fournir le soutien nécessaire à la Haute-commission électorale nationale de Libye » et demande à cette dernière de « travailler étroitement avec les autorités libyennes et de fournir le soutien nécessaire à la tenue des élections ».
Lors de la réunion, le diplomate algérien Amar Belani a insisté sur « la nécessité d’un retrait progressif, organisé et sécurisé, sous l’égide des Nations unies et en coordination avec les pays voisins », mettant en garde contre « les graves retombées d’une circulation non étudiée et incontrôlée des mercenaires et des armes hors du territoire libyen sur la sécurité et la stabilité des pays voisins, la région sahélo-saharienne et toute l’Afrique ». Mettant en avant « le rôle central des pays voisins », M. Belani a appelé à « les associer pleinement aux pourparlers et aux processus lancés dans ce cadre ».
Il s’est félicité aussi « des progrès politiques positifs réalisés en Libye vers l’unification des institutions de sécurité du pays depuis la signature de l’Accord de cessez-le-feu le 23 octobre 2020 », soulignant toutefois que la situation en Libye et à ses frontières « reste volatile », exacerbée par la « présence et les activités des forces étrangères et mercenaires ». Par son appel au départ des forces étrangères de Libye, le CPS de l’UA, rappelle-t-on, entérine les conclusions de la réunion ministérielle des pays voisins de la Libye, qui s’est tenue les 30 et 31 août 2021, à Alger.