Rien a priori, et pourtant, ne prédestinait deux artistes, Raymond Depardon, le célèbre photographe et réalisateur aux activités et distinctions multiples, membre de Magnum Photos, et Kamel Daoud, chroniqueur, éditorialiste, écrivain multi-récompensé dès 2008, Prix Goncourt du premier roman 2015, à composer d’une même partition cet ouvrage, si ce n’est l’intérêt pour une cause identique, l’Algérie, en période de guerre puis, de paix, et le journalisme, profession dans laquelle chacun d’eux a excellé à titre de reporter.

PAR JACQUELINE BRENOT

Pour Depardon, les photos prises à Alger en 1961 et à Oran pour l’Agence de Presse Dalmas*, alors qu’il n’a que 19 ans, lui révèlent la réalité coloniale, cet « entre-temps » d’avant-l’Indépendance. Il ne reviendra qu’en 2019 et fixera de son objectif à nouveau les rues d’Alger et d’Oran. Kamel Daoud est né 8 ans après l’Indépendance, mais comme tout Algérien né sur ce sol si convoité et meurtri, il porte en lui l’Histoire de sa terre et ne cesse de l’écrire dans des genres souvent convergents, depuis 1994, dans ses chroniques au Quotidien d’Oran.
Le résultat audacieux est à découvrir au fil des pages, noir sur blanc ; écrits libres qui résonnent avec des photos inédites de ces deux périodes, comme un carnet de reportages à deux mains, unique et troublant.

Visions de l’Algérie de 1961

Dès les premières photos grand format, c’est le regard des protagonistes, notamment des hommes, porté sur les silhouettes féminines, qui saisit l’oeil du photographe, auquel Kamel Daoud associe ces phrases transgressives : « Les femmes à 16 ans semblaient déjà mûres – beautés insolentes, incroyables – et marchaient en ignorant le reste du monde. » Illustration du titre énigmatique et provocateur de l’ouvrage. Avant même d’avoir cerné les différences des mondes parallèles et inégalitaires des Européens et des musulmans, Raymond Depardon épingle celles des genres. Son angle de vue aigu livre des pistes relayées par ses mots : « Il faut faire très vite », « avant même que le naturel ne soit perdu… avant la pose. » De quel « naturel » s’agit-il ?… On l’aura compris, l’urgence de ces brèves d’existence qui pourraient ressembler par leur spontanéité à un reportage d’un novice débarquant en Algérie, en dit plus que les discours politiques de l’époque. Ainsi, au fil de ces argentiques, le réel s’impose, brut, intense : dans la curiosité de cet homme à la pudeur drapée du rideau de sa fenêtre, qui observe la rue depuis son balcon, ou l’annonce équivoque d’un magasin « Avant transformation-Liquidation générale », au second plan de l’arrêt de bus où des Européens patientent, femmes d’un côté, hommes de l’autre. Un avertissement que seule la photographie délivre. La dérision associée à ce révélateur de mémoires percute la situation. Quelques pages plus loin, la foule des passants chargés de sacs, mallettes, couffins, d’enfants, en haïk, en blouse, en chèche, en chemise blanche manches courtes ou retroussées, baromètre ambiant, pantalons classiques ceinturés remplacés en « 2019 » par les jeans. Les Algérois en marche vers leur destin se révèlent par les codes de leurs tenues vestimentaires. « Les ignorés, les faux flâneurs… une sorte de métaphysique de l’infini, indéchiffrables pour toujours », note l’écrivain philosophe. « Arriver dans une grande ville, c’est ne jamais arriver. » Ces corps qui traversent les artères de la ville, analogues à des territoires fragiles, traduisent une époque en mutation et suscitent réflexion. Celui qui photographie, explore cette population qui « essaie d’échapper aux événements », « de les ignorer ».

Des détails qui ne trompent pas

Au téléobjectif, en plongée, contre-plongée, d’angle, autant de cadrages efficaces du théâtre vivant fixant l’humain au centre d’une préoccupation majeure, l’urgence de la situation. Dignité et attention des individus impressionnent. L’ère de la 4G qui enferme la personne dans sa bulle n’est pas arrivée. L’information se lit au-dessus des quotidiens étalés sur le sol, toutes communautés confondues. Ici, l’atmosphère semble mobilisée dans une mission collective de Un pour Tous, Tous pour Un.
On observera dans « Alger 1961 », une présence masculine marquée, à l’exception de femmes européennes âgées, assises, conversant, côtoyant quelques femmes passantes en haïk. « Depardon est attiré par les bancs publics en temps de crise. Comme on l’est par des temps morts», souligne Daoud. Souvent les femmes vont par deux. Dans ce maelström urbain, Depardon capte la juxtaposition des tissus, jupes mi-longues et robes imprimées de certaines, blancheur du voile ancestral porté avec laâdjar d’autres, tutoiement d’étoffes marqueur des années 50. Plus loin, avec la montée des tensions, crispations des visages et attitudes, des altercations attirent les badauds. Et l’écrivain d’ajouter : « Chaque visage était une pierre dans la main du corps… » Après la lecture fréquente des quotidiens, le concert des brosses des cireurs à genoux, des silhouettes armées de militaires français au milieu des attroupements, des griffes de l’acronyme OAS sur des murs lépreux, viendra le temps des affrontements des foules intitulé « 1961 : la bataille des orphelins ».

« Je suis un revenant »

Entre les deux, un temps de pause avant le match final. Un homme en lunettes noires, seul sur la chaussée, sous une pluie serrée et les regards médusés d’hommes à l’abri sous des auvents, accompagné d’un texte sensible de Daoud : « Je suis un revenant », précédé de la Sourate II, verset 154, si édifiante, suivi de « Je me répète en marchant que le déluge est une seconde chance. » De telles fulgurances claquent comme un hymne. Son point de vue inverse la focale et le spectre de l’orage abonde en faveur du peuple résistant.
Difficile dans cet article de s’attarder sur la centaine de clichés et textes à vif. On relèvera « L’entretien anachronique de Kamel Daoud, par Daoud Kamel » en préambule au reportage des « Négociations des accords d’Evian 1961 » auquel Depardon, seul accrédité auprès de la délégation algérienne, a fixé « les temps morts ». Le texte libre de l’écrivain sous-titré, « Quand passent les cigognes », rappel du film soviétique de Mikhaïl Kalatozov de 1957, apporte certaines réserves ajustées au devenir de cette héroïque Indépendance. Quant au jeune photographe, il saisit la gravité des Accords, cette accélération du temps de guerre en paix, à travers les visages des protagonistes sur fond de perron officiel, de tables cernées de sourires triomphants et de conciliabules dans les allées du parc. Le camouflage de l’hélicoptère de la délégation rappelle le danger imminent. Puis, « Oranie 1961 » avec prédominance des képis français, le voyage de presse organisé par le Gouvernement français en Oranie, au cours duquel Depardon accompagne la délégation étrangère. « Il s’agit de faire visiter un village de regroupement à Magra » ou « villages-coopératives ». A l’évidence, des images de propagande française vantant les mérites des concentrations de populations déplacées à l’écart de la résistance algérienne.

« Alger et Oran 2019 » une idée du bonheur

« 2019 », la seconde partie de l’ouvrage, photographiée durant le « Hirak », remet la femme autant que l’homme et le couple au premier plan dans l’espace public, comme un projet de société. S’y invitent le lyrisme et la pertinence des textes de Daoud. Au cours de la première période de l’ouvrage, le photographe capte la présence masculine comme des sentinelles, puis, « 2019 », l’ère nouvelle de la désinvolture vibrant du sourire féminin sous le hidjab.
Comme pour tout livre d’art a fortiori photographique, il s’agit ici d’observer le détail des scènes qui retrace l’authenticité plurielle d’avant et celle d’après. En fait, deux parcours s’imposent. Celui de la découverte, seule, des photos où les détails méconnus l’emportent, puis celle épinglée et enrichie de textes au cordeau. Deux perspectives distinctes où la poésie s’invite « au carrefour de l’intime et de l’événement » et où le photographe « fabrique des révélations simples ». Dans cette collaboration brillante, une sorte d’alchimie s’opère entre les deux poètes de l’existence. L’âme algérienne y vibre, singulière, émouvante. Qu’attendre d’un tel ouvrage au fonds photographique exceptionnel, au schéma narratif fait d’instantanés, soulignés de textes tendus et méditatifs ? Comment ce livre prospectif, sorte de voyage en terre intérieure, peut réactualiser une mémoire collective d’une guerre de plus d’un siècle, du moins élargir la conception officielle de cette histoire à travers un reportage authentique ? Pour simplifier la démarche qui y préside, Depardon affirme à Daoud, lors de l’échange filmé, sa volonté d’offrir ce recueil : « Ces photos reviennent à l’Algérie, aux Algériens… en fait, je cherchais des mots et tu m’as apporté des mots magnifiques sur ces photos. » Faire événement est une chose, comme l’exposition du même titre à l’Institut du Monde arabe de Paris, marquer un événement en est une autre. Certains livres sont appelés à faire époque.
Celui-ci pourrait appartenir à cette catégorie puisqu’il a la volonté de scruter l’Histoire au plus près de la lorgnette, sous la lumière méditerranéenne abrupte et en mémoire du sacrifice de ceux qui ont changé le cours du destin de générations d’Algériens.
Aux lecteurs d’apprécier !

*Agence de Presse Dalmas : «Première agence de photojournalisme du monde » dans les années 1955-1965
« Son œil dans ma main », Raymond Depardon, Kamel Daoud, Editions Barzakh – Images plurielles – février 2022

  • Le titre est de la rédaction