Le Premier ministre somalien Mohamed Roble a estimé hier mercredi que le président Farmajo «entrave» l’enquête sur la disparition d’une agente des services de renseignements, au coeur d’une vive polémique dans le pays.

«L’affaire Ikran Tahlil», du nom d’une jeune employée du service de cybersécurité de l’Agence nationale de renseignements et de sécurité (Nisa) enlevée à Mogadiscio le 26 juin, est depuis ce week-end à l’origine d’une nouvelle escalade entre les deux dirigeants, dont la rivalité est au centre de la politique somalienne ces derniers mois. Après des semaines de silence autour du sort de son agente, la Nisa a affirmé vendredi que, selon ses investigations, ses ravisseurs l’avaient remise aux jihadistes shebab, qui l’ont exécutée. Ces derniers ont démenti toute implication. La famille d’Ikran Tahlil accuse la Nisa de l’avoir éliminée, accusation largement reprise sur les réseaux sociaux alors que la raison de son enlèvement est source de spéculations. L’affaire est devenue politique samedi, lorsque Mohamed Roble a jugé le rapport de la Nisa «pas convaincant et manqu(ant) de preuves», et sommé le directeur de l’agence Fahad Yasin – un intime du président Mohamed Abdullahi Mohamed, dit «Farmajo» – «de fournir un rapport complet dans les 48 heures». Après avoir déclaré vouloir s’expliquer devant le Comité de sécurité nationale, où siège notamment le chef de l’Etat, Fahad Yasin a été limogé dimanche par le Premier ministre, une décision déclarée «inconstitutionnelle et illégale» par le président. Mais dans la nuit de mardi à mercredi, la présidence a annoncé la nomination de Fahad Yasin au poste de conseiller à la sécurité du chef de l’Etat. L’intérim à la direction de la Nisa sera assuré par le colonel Yasin Abdullahi Mohamud, proche de M. Yasin. La présidence a également annoncé la convocation d’une réunion du Comité de sécurité nationale le 18 septembre pour une présentation du rapport sur la disparition d’Ikran Tahlil.
«Menace existentielle»
Dans un communiqué mercredi matin, Mohamed Roble s’est dit «préoccupé par les actions du président qui entravent une enquête efficace sur l’affaire Ikran Tahlil, de la même manière que les services de justice et de police ont été précédemment empêchés de mener une enquête complète». Les récentes décisions du président «révèlent qu’il a l’intention de revendiquer les responsabilités électorales et sécuritaires qu’il a déjà transférées au Premier ministre», ajoute le Premier ministre, jugeant «regrettable que les droits des citoyens somaliens soient politisés». «Cela constitue une menace existentielle dangereuse pour le système de gouvernance du pays», ajoute-t-il. Ce conflit est le dernier épisode d’une rivalité de plus en plus ouverte entre les deux hommes qui s’opposent régulièrement ces derniers mois. Leur dernière passe d’armes datait d’août, quand Mohamed Roble s’est rendu au Kenya, en signe de dégel des relations diplomatiques entre les deux voisins, malgré l’opposition du président. Nommé en septembre 2020, M. Roble occupe le centre de la scène politique somalienne depuis que Farmajo l’a chargé en mai d’organiser les élections, dont le report avait abouti des affrontements armés à Mogadiscio. Président depuis 2017, Farmajo a vu son mandat expirer le 8 février sans avoir pu s’entendre avec les dirigeants régionaux sur l’organisation d’élections, déclenchant une grave crise constitutionnelle. L’annonce mi-avril de la prolongation de son mandat pour deux ans avait provoqué des affrontements à Mogadiscio, ravivant le souvenir des décennies de guerre civile qui ont ravagé le pays après 1991. Mohamed Roble est parvenu à un accord sur un calendrier électoral, avec pour horizon une élection du président le 10 octobre. Ce processus a déjà pris du retard. La désignation des membres de la Chambre basse, dernière étape avant l’élection du chef de l’Etat selon le complexe système électoral indirect somalien, doit désormais se tenir entre le 1er octobre et le 25 novembre. Dans un communiqué commun mardi, l’ONU, les États-Unis, l’UE et l’organisation est-africaine Igad (Autorité intergouvernementale pour le développement) ont «exhorté les dirigeants somaliens à désamorcer la confrontation politique» et demandé «une enquête crédible sur la disparition d’Ikran et l’achèvement du processus électoral sans plus tarder.»
(AFP)