Lilia Hassaine avec «Soleil amer» et Sophie Avon avec «une Femme remarquable», ou le récit de deux destinées de femmes et d’un devenir.

par Dominique Lorraine
D’abord Naja, dans «Soleil amer» de Lilia Hassaine (éd. Gallimard, 2021), qui subit le sort de nombreuses femmes algériennes de la fin des années 1950. Un mari, Saïd, parti en France pour travailler et, elle, restée au village à élever seule leurs trois filles.
La situation de Saïd s’améliorant légèrement, pleine d’illusions, elle s’en ira rejoindre «son jeune berger aux yeux de loup (…). Naja imaginait que tout serait plus facile à Paris. (…) L’horizon était dégagé. La vraie vie commençait.»
Mais c’est le désenchantement, son mari n’est plus le même, usé par des années de travail à la chaîne, le logement est exigu et il est difficile de joindre les deux bouts. Aussi, quand Naïma tombe enceinte de jumeaux, c’est la catastrophe. On ne dira rien ici de ce qui va se décider tant la décision prise va marquer à jamais la vie de la famille et plus particulièrement celle de Naïma.
«Soleil amer» est marqué du sceau de deux secrets, celui de Naja, mais aussi celui de sa belle-sœur française, Eve, épouse de Kader le frère de Saïd, déjà installé en France : «Plus les années passaient, plus le secret s’enfonçait et on empilait par-dessus des mensonges comme on coule du béton pour combler un trou». Le roman de Lilia Hassaine court de 1964 à 1997 et retrace les difficiles conditions de la classe ouvrière algérienne venue donner à la France sa force de travail ; en contrepartie d’années de racisme et de mépris appuyés.
Comme beaucoup d’immigrés de la première génération, Saïd est partagé, écartelé, ce qui l’amène parfois à prendre des décisions cruelles. «D’un côté, il désirait rentrer au bled, de l’autre, il rêvait que ses enfants s’intègrent. Oscillant ainsi entre deux pays, entre deux projets, et élevant ses enfants dans cette même dualité. La dualité comme identité, c’était déjà une contradiction, il n’existait pas de mot pour dire ‘un et deux’ à la fois.» Nour, leur fille, adolescente, a tout de suite été révoltée : «Ce père qui courbait l’échine au travail, dans la rue, intimant l’ordre à chacun de ses enfants de ne jamais faire de bruit, de ne surtout pas se faire remarquer, de ne pas leur faire honte, de raser les murs. (…) Les peurs du père, la soumission de sa mère, tout cela lui faisait horreur». Naja va traverser les années sans jamais connaître la vraie vie qu’elle avait imaginée en arrivant en France, courageuse, droite, stoïque : «Une femme ça ne pleure pas». Ce deuxième roman passionnant se lit d’une traite tant le lecteur est happé par cette histoire familiale qui traverse trois décennies avec ses petits bonheurs et ses grands malheurs. Le style de Lilia Hassaine est concis, elliptique pour sauter d’une période à l’autre et nous faire ressentir toute la douleur de Naja. Le titre du livre emprunté à Arthur Rimbaud lui va comme un gant et reflète toute la complexité des situations vécues par ces générations post-coloniales.
Sophie Avon, par ailleurs critique de cinéma, s’est inspirée, dans «une Femme remarquable» (éd. Mercure de France) de l’histoire de sa famille et plus particulièrement de sa grand-mère : «Je m’enfonce dans le temps. J’ausculte les défunts. Je navigue entre deux eaux, dans ce passé qui ne m’appartient pas et dont, pourtant, je témoigne quitte à inventer bien sûr».
Le 18 avril 1925 Germaine, dite Mime, et Marius, jeunes et amoureux, se marient et s’installent à Eckmühl, un quartier d’Oran. Marius travaille à la Banque d’Algérie et Mime s’occupe des enfants, Henri (le père de l’auteur) et Simone. Mais Mime ne se sentait pas à sa place : «Ma grand-mère n’aimait pas l’Algérie. Elle y est née mais rêve de la terre de ses parents, la France. Celle des pâturages et du froid».
La mort prématurée de Simone viendra anéantir cette famille. Comment alors surmonter ce chagrin ? Mime, désespérée, va tenter de s’occuper pour «oublier». Elle acceptera d’abord un travail aux Hypothèques, tâche qui s’avérera bientôt trop monotone pour elle. Amoureuse des lettres, grande lectrice, elle décide de devenir coûte-que-coûte enseignante. Elle va alors compartimenter sa vie. La semaine à Sidi Chami, où elle est institutrice, puis directrice d’école dévouée et aimée, et le week-end à Oran auprès de son mari.
Mais un événement va de nouveau bouleverser sa vie. On lui demande d’apprendre le français à des prisonniers italiens. Parmi eux, un certain Capozzoli, un beau capitaine, plus assidu que les autres et qui «garde dans l’une de ses poches une petite anthologie de la poésie française qu’il lit pour oublier la faim et la crasse». Entre eux une attirance mutuelle va naître qui illuminera les jours de Mime. On n’en saura pas plus.
Quand le capitaine Capozzoli est obligé de rejoindre le camp de Beni Messous, près d’Alger, une grande tristesse s’abat sur Mime…
«J’espère que vous gardez de l’élève que j’ai été le souvenir d’un homme qui, malgré sa détention, a su vous regarder. Il est peu probable que nous nous reverrons, mais sachez que vous êtes une femme remarquable», lui écrivit-il en conclusion de sa déchirante lettre.
Dès lors pour Mime rien ne sera plus comme avant : «Elle lutte contre une douleur qui est pire que le renoncement. Soudain son existence lui paraît plus morne. Son destin est étroit à force de renoncement».
«Une Femme remarquable» est aussi la peinture d’une époque, située entre l’hiver 1937 et le printemps 1945 en Algérie, avec ses différences et ses injustices. «Dès le début, Henri a aimé passionnément Trouville. Il a aimé la baie d’Aïn-Turk, la douceur des Andalouses aux noms de villégiatures normandes : Saint-Roch, Deauville, Trouville, Bouisseville, Albert-Plage, Clairefontaine». Mais, à vrai dire, ce cadre enchanteur pour les colons cachait une autre réalité, plus sombre. «Les promesses d’égalité n’avaient pas été tenues, c’est le moins qu’on puisse dire, et personne ne semble s’en soucier. Pas même les Arabes, qui ont donné leur vie en 14 et la donneront encore, au service d’une patrie qui, systématiquement, les oublie. Ils sont pourtant dix millions à vivre aux côtés des pieds-noirs. Des ombres en burnous qui font partie des décors, des figurants.»
Cet aveuglement conduira aux premières révoltes, en 1945, et au massacre de Sétif.
Une fresque mêlant petite et grande histoire, récit familial et chronique historique, passionnante. n