Un écrivain prolifique que peu de citoyens connaissent mais pas suffisamment. Franc-parler, spontanéité émotionnelle discursive en plein public, hors tabous, plutôt iconoclaste «socialement correct et respectueux de l’autre», hyper patriote (et pour cause !), modéré et réaliste, critique à souhait, c’est un Abder Zakad, dont enfance et adolescence oscillent entre Alger la Blanche, qu’il adore, son deuxième berceau, en somme, et «Houmts Karamane» de Béjaïa (Labtiha), où s’est déroulé le tapis premier de sa tendre enfance, avec des amis, depuis quelques années, ayant rejoint l’autre monde. «Bon sang ne saurait mentir», comme on dit, Zakad en étonnera plus d’un. Une fort respectable signature de la littérature algérienne d’expression française.

Mustapha Bensadi : Qui est Abderrahmane Zakad ? Quel est son profil professionnel en dehors de l’écriture ? II est né quand et où ? Marié, père de famille ?
Abderrahmane Zakad : Ancien officier de l’ALN, démobilisé de l’ANP en septembre 1964, Abderrahmane Zakad est originaire de Béjaïa. Urbaniste, diplômé de l’université d’Alger et de Sofia, il a occupé, depuis 1968, divers postes de responsabilités en qualité de directeur technique à la Cadat, Cneru, AADL, Edil. Il a, également, été ingénieur subdivisionnaire pour la daïra de Hamma-Hussein Dey lors du lancement de la réhabilitation de ce quartier. Il a réalisé ou supervisé plus de 200 projets d’habitation ou d’aménagement depuis 1968, dont particulièrement les projets à Alger. En 1979, lancement des études de 20 000 logements pour les quartiers de Saïd-Hamdine, Garidi 1, Garidi 2 et Aïn Naâdja, ainsi que dans la Casbah et au Hamma. Abderrahmane Zakad a fait ses études avec Saïd Mekbel, qu’il connaît depuis 1949.

Comment Zakad est venu à l’écriture ? Comment le premier roman a vu le jour ? (titre, nombre de pages, éditeur, date de sortie, accueil par le public, par la presse ?)
Abderrahmane Zakad écrit depuis l’âge de 16 ans, grâce à la fréquentation de la bibliothèque municipale de Bougie qu’il fréquentait avec Saïd Mekbel. C’est en dévorant les livres qu’il s’est tracé le chemin vers l’écriture. Son premier roman est Trabendo, sorti en France chez Marsa-Edition. Auparavant, au cours des années 1960/70, il a produit des livres techniques concernant la cartographie, l’urbanisme et des méthodologies d’aménagement, objet de sa thèse soutenue devant les professeurs Jean de Maisonseul, Mme Dagorne et M. Bahri. En 1985, avec Saïd Mekbel, il a fabriqué un capteur solaire pour production d’eau chaude, calculé par Mekbel et mis en fabrication par Zakad.

Y-a-t-il eu une «pause» entre le premier roman et ceux qui allaient suivre et, si c’est oui, pourquoi ?
L’écrivain ne décide pas d’écrire ou de ne pas écrire. Il traîne en lui et avec lui, dans ses pensées, dans ses carnets, des sujets ou des questionnements qu’il aimerait faire connaître à ses lecteurs. Il amasse des informations, fait des recherches… ensuite, un thème se présente sur lequel il s’accroche. Le voilà tarabusté. Que dois-je dire ? Que dois-je écrire ? Un beau matin, il se réveille avec un titre provisoire d’un thème qu’il a longuement mûri. Il se met alors face à son ordinateur pour ne plus le quitter. Et, un ou deux ans plus tard, sort le roman. C’est ainsi pour tous mes romans. J’en ai écrit dix. Pour l’avenir, trois romans sont dans le frigidaire : un peu dans ma tête, un peu sur l’ordinateur, le reste dehors au gré des rencontres dans la rue, des expériences, des discussions. Le cadre, les personnages, l’environnement se construisent au fur et à mesure de l’avancement dans l’écriture car le roman vous emporte, c’est lui qui, de page en page, vous aiguillonne. Je tiens beaucoup à l’esthétique et le ‘bien écrire’, car j’ai conscience de la responsabilité de l’auteur envers ses lecteurs. On ne peut tricher ou mal se comporter envers les lecteurs, surtout les jeunes, qui lisent et qui ajustent leur comportement culturel en fonction de ce qu’ils apprennent par la lecture. Le contenu, le sujet doit les intéresser et le style doit les attirer, d’où clarté et simplicité. Enfin, pour ma part, il n’y a jamais eu de pause. Je suis toujours à la recherche de thèmes qui intéressent mes lecteurs. Ces thèmes sont ceux de notre terroir, j’aime cadrer mes romans dans le contexte algérien d’hier et d’aujourd’hui. Si on n’écrit pas pour nous, qui va le faire ? Le livre est un témoin de son temps. Les ouvrages de Mohammed Dib et de Mouloud Feraoun ont laissé des traces et des photographies sur la condition des Algériens pendant les années 1950. Si leurs livres n’existaient pas, on ne saurait pas ce qu’était l’Algérie de cette époque. L’ouvrage de Dib et le film l’Incendie ont marqué la société algérienne des années 70. Ils donnent une peinture de la société d’une époque. Quand vous additionnez tous les livres et les films de toutes les époques vous avez un diaporama ethnologique de la société algérienne pendant un siècle.

De tous vos écrits, quel est celui qui a été le plus vendu ? Quelle en est la raison ?
J’ai écrit dix romans. D’après mes éditeurs et les lecteurs que je rencontre, on me fait part de leur intérêt pour tel ou tel livre. Chacun son goût, social, policier ou les nouvelles. Je pense que c’est mon roman le Terroriste qui a attiré le plus de lecteurs. Ce roman a été écrit sur des événements réels. Je les ai vécus, j’ai enquêté. Je voulais laisser des traces sur ce qu’a enduré le peuple algérien durant ces années maudites. Mon personnage, Moh Milano, dans mon livre n’est autre que Moh Flicha de la Casbah qui s’est fait connaître de façon hideuse. Dans mon roman, je m’étais posé la question : «Pourquoi des jeunes, bien éduqués comme Zitouni, ne manquant de rien, connus dans leur quartier, versent dans le terrorisme ? Comment un tôlier comme Layada peut devenir «chef terroriste» ? Pourquoi et comment un médecin se retrouve sous les ordres de son infirmier et un ingénieur sous les ordres d’un ignorant tel que Madani Mezrag ? Cet énergumène est plus qu’un âne, c’est une mule, parce qu’une mule on l’engrosse ! Le voilà qui se satisfait d’avoir tué des djounoud. N’est-ce pas là une forfanterie de mule ? Tout cela m’avait interpellé et j’ai alors écrit ce livre que je vais rééditer. Trouverais-je un éditeur ? Certainement pas, ils ont peur de tout ce qui touche au terrorisme. Alors, je vais le rééditer moi-même à compte d’auteur, afin que des traces de cette folie restent en mémoire pour nos enfants pour qu’ils ne rééditent pas les mêmes comportements. Qui se souvient de l’attentat du boulevard Amirouche ? Qui se souvient des massacres de Bentalha ? Ce livre est disponible dans les bibliothèques gérées par le ministère de la Culture. Il faut le lire pour ne pas oublier.

Il vous est arrivé d’éditer à compte d’auteur et même de vous être attelé à assurer personnellement la distribution de l’ouvrage… On a appris cela dans une interview que vous avez accordée à un quotidien national. Quel est votre commentaire à propos de cette expérience ?
Editer un livre dans notre pays est facile : déposer le livre à la Bibliothèque Nationale pour obtenir l’ISBN et le dépôt légal puis le faire imprimer. C’est tout, et ce n’est pas compliqué. Hormis quatre ou cinq maisons d’édition privées et trois éditeurs publics, le reste des éditeurs, c’est de la loubia. Encore que la loubia a bon goût. Goût de bien faire, goût de l’honnêteté intellectuelle, goût du risque. J’ai travaillé dans des maisons d’édition de haut niveau et j’ai l’expérience du livre. J’ai alors décidé de m’éditer moi-même à compte d’auteur. Qu’ai-je à faire avec les brocanteurs du livre qui n’ont ni capacité intellectuelle ni amour du livre. Ils ne sont pas de mon niveau, je les fuis. En plus, je distribue moi-même mes livres et je me déplace dans les universités pour des conférences. Les maisons d’édition algériennes, toutes, ne font pas cela : approcher les lecteurs, les étudiants et le public. Je m’en sors très bien.

D’autres projets d’écriture en perspective ? Et le mot de la fin…
Les écrivains ont toujours un roman, un essai ou un texte quelconque en chantier. Quand ils n’écrivent pas, ils réfléchissent. Ils sont toujours envahis par des réflexions qui, souvent, les perturbent comme par exemple, que sera le monde dans 50 ans ? Que sera l’Algérie ? Il y a des tonnes de questionnements auxquels on ne peut répondre. Alors on se lance dans des prospectives raisonnées en fonction des idées et des capacités de chacun car, le présent augure toujours l’avenir en se référant au passé pour sa projection. Je suis sur un essai qui concerne la mort. Sujet difficile et que beaucoup d’écrivains ont abordé (Nietzche, Spinoza, Goethe). Sans prétendre me comparer, j’ai le souci d’écrire sur ce sujet qui concerne chaque être humain. Qu’est-ce que la mort ? C’est un aboutissement, c’est sûr. Mais cet aboutissement, comment se déroule-t-il dans la conscience de celui qui va mourir ? C’est ainsi que dans mon prochain essai, je décris les derniers moments d’un philosophe français en contact avec un philosophe algérien. Les deux philosophes s’échangent par voie épistolaire leur impression et leur idéologie sur la vie et la mort. L’un est en bonne santé, l’Algérien, l’autre est atteint d’un cancer et il sait qu’il va mourir d’un moment à l’autre. Voilà sur quoi je suis depuis trois ans.

Livres édités
Trabendo, roman, Marsa Edition-1998
Un chat est un chat, poésie et pamphlets. Ed.Marsa – 2000 – (2e prix aux Poésiades d’Alger, 2003)
Le Vent dans le musée, nouvelles
Nominé du Prix de littérature Mohamed-Dib (2003)
Les Jeux de l’amour, roman, édition Bibliopolis – 2004
Une Enfance dans le Mzab, Nouvelles, éd.Alpha – 2008.
Le Terroriste, roman, édition Millefeuilles – 2008 – Soutenu par le ministère de la Culture dans le cadre des événements culturels de Tlemcen.
Une Femme dans les affaires – roman – édition
El Othmania – 2012
Les Amours d’un journaliste, roman – édition à compte d’auteur – 2013
Le Patrimoine (Poésie) – édition à compte d’auteur – 2014
L’Enfant et la Mer – récit jeunesse – Enag – 2015 – soutenu par le ministère de la Culture dans le cadre des événements culturels de Constantine. (livre en français et en arable).
Poésie : Constantine, Bougie, Boussaâda – édit. Enag –2015- Soutenu par le ministère de la Culture dans le cadre des événements culturels de Constantine.