«Six ans au maquis» (1956-1962) de Yamina Cherrad-Bennaceur est «un témoignage vibrant d’émotion, de vérité et de sincérité ; émotion pudique, vérité sans fard ni sentimentalité et sincérité absolue le caractérisent». Un récit fort et une voix singulière qui s’exprime dans  ce livre paru en octobre dernier aux éditions El Kalima.

Le foisonnement actuel de publications de mémoires d’anciens maquisards et militants de la guerre de Libération nationale nous permet de connaître et de découvrir les petites histoires de ceux qui ont fait la grande Histoire, et de mettre en lumière des parcours méconnus, des êtres ordinaires qui ont flirté avec l’extraordinaire.
Cela, tout de même, au péril de leurs vies, mais pour une cause juste. Et, il n’y en a pas de plus juste ou de plus noble cause que celle de la liberté. Pourtant, bien que la guerre d’indépendance ait été un épisode fondateur de notre histoire, et que nombre d’anciens moudjahidine prennent la plume pour relater ses histoires, comme un devoir de mémoire et de transmission, les moudjahidate se livrent moins. Il existe très peu d’ouvrages de témoignages de femmes ou sur les femmes.
Yamina Cherrad-Bennaceur est de celles qui sortent de leur silence, pour raconter ce qu’a été son parcours de maquisarde et d’infirmière dans la Wilaya II et pour transmettre son témoignage, et ce, dans son livre «Six ans au maquis». Paru aux éditions El Kalima, et écrit avec la collaboration de Rachid Moncef, «Six ans au maquis» est un témoignage précieux et une histoire humaine, qui décrit des hommes et des femmes avec leurs grandeurs et leurs faiblesses, leurs joies et leurs peines ; des femmes et des hommes confrontés à leur humanité, et faisant face à l’insoutenable bien souvent. Des femmes et des hommes qui se battent pour la justice, la dignité et l’indépendance ; et qui souffrent, qui doutent, qui aiment, qui rêvent et qui espèrent. «Ce livre est un témoignage vibrant d’émotion, de vérité et de sincérité ; émotion pudique, vérité sans fard ni sentimentalité et sincérité absolue le caractérisent», écrit Lamine Khene, responsable de la santé en Wilaya II, qui relève également «la justesse et la sobriété» de ce texte, riche en anecdotes et où les notes de bas de pages comptent autant que le récit.
Organisé autour de trois grandes parties («Ma vie avant le maquis», «Ma vie au maquis», «De Jijel à la ferme Ameziane»), «Six ans au maquis» relate, dans la première partie, les premières années de la vie de Yamina Cherrad-Bennaceur, sa famille, sa formation et son apprentissage, ainsi que les actions menées pour le FLN avant de rejoindre le maquis. Alors que les raisons qui l’ont poussé à rejoindre les rangs de ALN trouvent leurs réponses dans les anecdotes. Elle évoque aussi ses camarades de promotion de l’école d’infirmière (Malika Gaïd par exemple) dont elle a fait partie, et dresse un fabuleux portrait de sa sœur aînée Nena, qui a beaucoup contribué à son éveil et à sa formation politique. Le 12 novembre 1956, Yamina Cherrad-Bennaceur rejoint le maquis. Elle avait 20 ans.
Dans la deuxième partie, la plus longue, elle revient sur ses différents déplacements, sur sa rencontre avec son mari, le martyr Bachir Bennaceur qu’elle a épousé au maquis, sur ses amitiés, sur son travail, et sur son rôle de soigner et de remettre en frome les djounoud, mais aussi de «former des jeunes gens qui venaient pour une formation médicale». Malgré le temps qui passent, les souvenirs de Yamina Cherrad-Bennaceur sont bien vivaces et vivent toujours en elle.
Elle écrit qu’elle ne se souvient peut-être pas de tout, pourtant, elle réussit à restituer les ambiances, les atmosphères, et à rendre vie à ceux et celles qu’elle a côtoyés et qui étaient engagés dans la lutte armée, mais aussi «à ces filles, le souvent, très jeunes, des mechtas et des douars, qui offraient volontiers leur aide», «à celles qui offraient refuge», à «ces femmes rurales qui affrontaient, quotidiennement, le danger, la peur, la faim», et qui ont toujours apporté leurs aides.
Un hommage aux «braves gens» qui n’avaient pas de ressources ou pas beaucoup et qui aidaient avec le peu qu’ils avaient.
La moudjahida consacre un important espace à l’accusation à tort dont elle a été victime, à son procès et à son innocence prouvée et avérée par la suite. La troisième partie du livre aborde la fin de la guerre, certains conflits, certaines difficultés au lendemain de l’indépendance, mais Yamina Cherrad-Bennaceur –qui écrit ne s’être jamais habituée à la mort bien qu’ayant pleinement conscience de la nature de son engagement– garde, surtout, le souvenir ému de ses camarades et amis tombés au champ d’honneur, qui vivent encore dans sa mémoire, et à présent, grâce à ce livre.
Malgré les conditions de vie difficiles (pour elle, d’ailleurs, les années 1960/61 sont dans son souvenir les plus dures), elle, qui utilise souvent le «nous» pour inscrire sans doute dans un lieu d’où elle parle et surtout dans un collectif, écrit dans son introduction : «Dieu, qu’elles étaient belles, ces années de lutte pour un idéal, l’indépendance de l’Algérie et la liberté de tous les Algériens. Années chargées pourtant de frayeur et d’épouvante, parfois, de prières, souvent, de rêves. Et d’espoir, toujours. Il nous fallait vaincre la peur en ce temps-là, et trouver les forces de mener le combat de chaque instant».n

•«Six ans au maquis» de Yamina Cherrad-Bennaceur. Essai-témoignage, 200 pages. Editions El Kalima, Alger, octobre 2017.
Prix : 700 DA