La dernière visite de travail du président nigérien Mohamed Bazoum en Algérie a été l’occasion pour renouer officiellement des liens profonds sur différents plans entre ces deux pays voisins. L’implication plus déterminée d’Alger dans la résolution de la crise libyenne s’est aussi démontrée par la signature avec les partenaires libyens de plusieurs accords de coopération dans différents domaines de grande importance, dont le volet sécuritaire et commercial, mais aussi et surtout par le soutien ferme apporté par Alger à la solution politique passant obligatoirement par la réussite des échéances électorales prévues en décembre prochain, mais aussi le désarmement des milices ou encore la suspension de toutes les formes d’ingérence étrangère dans ce pays frère . Le contexte régional et international se troublant à vue d’œil, le continent africain est entré de plain-pied dans un moment d’intense agitation. Prenons pour démonstration, la terrible guerre au Tigré au Nord de l’Ethiopie ainsi que les sérieuses tensions et les risques d’embrasement entre les pays riverains du Nil (Egypte, Soudan, Ethiopie) autour de la question hydrique. On peut également aussi l’étayer clairement par les sérieuses menaces sur la région nord et ouest africaine que fait porter la reprise des hostilités au Sahara occidental depuis la rupture par l’occupant marocain des accords de cessez-le-feu ouvrant lieu à la possibilité d’intensification du conflit armé et de sa généralisation. La conjoncture est aussi marquée par un redéploiement général, des tentatives calculées de déstabilisation des Etats et par une vague d’assassinats ou de tentatives d’élimination contre des présidents et de hauts dignitaires. Idriss Déby, le Maréchal du Tchad, a trouvé la mort dans le Tibesti au Nord de son pays où il se rendait pour négocier avec un groupe armé dissident. Le président haïtien a aussi été assassiné par un groupe de mercenaires pour sa part. Le président nigérien Mohamed Bazoum a échappé à une tentative de coup d’état au lendemain de son élection. Dernièrement, à Antananarivo, deux ex-officiers français ont été arrêtés accusés d’être impliqués dans la tentative d’assassinat contre le président de Madagascar. Le colonel Assimi Goïta, président de la transition ouverte au Mali, a lui aussi échappé à une tentative de meurtre perpétré contre sa personne en marge de la prière de l’aïd el Adha à Bamako. Pour un éclairage sur la situation malienne particulièrement et plus globalement dans la région sahélo-saharienne, nous nous sommes entretenus avec l’historien et militant panafricain Amzat Boukari Yabara, fin connaisseur de la géopolitique africaine et auteur du livre Africa Unite.
Propos recueillis Par Sofiane Baroudi
Reporters : Quelle lecture faites-vous sur la tentative d’assassinat
à Bamako contre le colonel Assimi Goïta, actuel président de la transition au Mali le jour de l’Aid el Adha?
Amzat Boukari Yabara : Il s’agit visiblement d’un acte commis par un jeune qui n’a rien d’un mercenaire ou d’un membre d’un commando expérimenté, mais davantage d’un kamikaze. Dans un pays où les armes automatiques circulent, une attaque au couteau suppose d’approcher au plus près la cible et de lui porter un coup fatal. Des images qui montreraient l’agression permettent de constater sur ce point des failles dans la sécurité du colonel Goïta, qui n’a jamais pris à la légère cette question. L’individu a été maîtrisé, il est interrogé. Rien ne dit que l’on pourra remonter à d’éventuels commanditaires dans la mesure où l’acte n’est pas revendiqué.
Pour le colonel Goïta, il s’agit d’un événement qui peut paradoxalement lui permettre de forger autour de lui une sorte d’union sacrée. En effet, tous les pouvoirs politiques savent retourner à leur profit ce genre d’événement pour souligner que c’est toute la nation qui est menacée. Il faut juste espérer que ce genre d’événements n’entraînera pas un durcissement inutile du régime, car la particularité des pouvoirs néocoloniaux africains est d’être durs avec les faibles – notamment le peuple ou les minorités – et faibles avec les forts, en particulier les groupes armés opérant dans l’illégalité et les troupes françaises. En coulisses, il y aura sans doute des têtes qui vont tomber et des réajustements à mener.
Le Mali vit actuellement une période de grande tension caractérisée entre autres par la recrudescence des actes terroristes, la destitution de l’ex-président de la République Ibrahim Boubakar Keita ou encore l’assassinat du président de la coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) Brahim Ould Sadati signataire des accords de paix d’Alger en 2015. Quels sont les enjeux de la conjoncture actuelle au Mali et quelles sont les forces en lutte sur le terrain?
L’enjeu est la souveraineté du Mali. Depuis mars 2012, où le président Amadou Toumani Touré a été renversé par un putsch militaire, le pays est entré dans un cycle de déstabilisation en lien avec les conséquences de la guerre de Libye et la volonté des mouvements sécessionnistes des régions septentrionales de faire plier le pouvoir de Bamako. L’ingérence politico-militaire de la France qui s’est présentée comme ayant sauvé le Mali n’a pas du tout arrangé les choses, bien au contraire. L’armée française est l’un des éléments du problème en ce que sa présence annihile la souveraineté malienne et constitue un point de fixation pour les nébuleuses armées. D’ailleurs, armées par qui ? Notons aussi que les différentes résolutions ou médiations de la CEDEAO n’ont que trop rarement tenu compte d’un certain nombre de voix de la société civile malienne.
En fait, les Maliens sont prisonniers d’une lecture exogène de leur situation qui fait que la France s’y ingère en fonction de son propre agenda politique et avec sa propre grille de lecture, notamment sécuritaire et géostratégique, qui n’est pas du tout celle des populations maliennes. La question sécuritaire a inclus une logique de balkanisation du Mali sous couvert, notamment, des accords de paix d’Alger sans tenir compte des nuances et des contradictions internes aux forces en présence. En fait, le Mali connaît la situation d’un pays sur lequel on a mis une chape de plomb pour éviter de regarder ce qui se passe réellement en dessous. Cette propagande emprunte par moments des arguments du récit colonialiste français qui racialise les identités en s’appuyant notamment sur les chefferies touarègues contre le pouvoir étatique.
Sur le plan politique, les deux mandats inachevés du président Ibrahim Boubacar Keita n’ont fait que renforcer le marasme général en raison des causes précédemment évoquées, mais aussi de la gestion chaotique et clientéliste du pouvoir par lui et une grande partie de la classe politique malienne qui n’a aucun projet véritable pour le pays. Le peuple malien, qui a toujours été historiquement mobilisé, a continué à refuser la déliquescence de l’Etat et la recolonisation militaire de son territoire, en particulier du Nord du pays. Les forces sociales et religieuses, incarnées notamment par l’imam Dicko, les forces politico-civiles, avec le M5-RFP, jouent un rôle de catalyseur, mais l’armée malienne qui n’arrive pourtant pas à éradiquer la menace « djihadiste » est en revanche suffisamment forte pour tirer profit de cette situation. Le renversement du président IBK n’a pas été une surprise. Les circonstances de la première transition ont sans doute retardé la volonté initiale des militaires de prendre l’ascendant. La prise de pouvoir par Assimi Goïta a permis de clarifier la direction du vent.
Le président français Emmanuel Macron a annoncé récemment en recevant à Paris le président de la République du Niger Mohamed Bazoum la fermeture des bases militaires de l’opération Barkhane inauguré après l’intervention française au Mali en 2013. La présence des troupes françaises dans ce pays africain est très contestée et les vrais objectifs de l’opération restent flous. S’agit-il d’un effet d’annonce cachant une manœuvre de redéploiement militaire français dans la région ou traduit-il un échec réel de la stratégie et de la politique africaines de Paris?
La France avait été chassée du Mali lors de l’indépendance en 1960 par le président Modibo Keita, qui avait ordonné la fermeture de la base militaire de Kati. Il s’agissait à l’époque d’empêcher la France d’utiliser le Nord du Mali pour attaquer les indépendantistes algériens par le front Sud, ainsi que d’empêcher la constitution au cœur du désert de l’Organisation Commune des Régions Sahariennes (OCRS), un État-tampon qui aurait été installé sous couvert d’une indépendance touarègue au service de la défense des intérêts français qui sont nombreux dans cette région. Lorsque la France intervient en janvier 2013 avec l’opération Serval, elle prend sa revanche sur l’histoire.
Elle obtient notamment la signature d’accords de défense avec le Mali peu après lorsque Bah Ndaw, ancien président de transition et alors ministre malien de la Défense, recevait son homologue Jean-Yves Le Drian à Bamako en juillet 2014. La mutation vers Barkhane, l’engagement des pays du G5 Sahel, l’appel à une nouvelle force Takuba et aux partenaires européens donnent à chaque fois l’impression d’une certaine improvisation pour gagner du temps. La France n’a pas les moyens de rester éternellement sur place mais elle a créé un cadre de déstabilisation et de suspicion permanent. Paris ne semble notamment pas vouloir collaborer pour tout ce qui relève du renseignement et de la transparence sur les opérations parfois menées sans avertir la partie malienne. Une affaire comme le bombardement d’un mariage dans le village de Bounti par l’armée française devrait suffire à la faire quitter définitivement le Mali, mais les enjeux sont trop importants et vont au-delà de ce territoire.
La base de commandement de Barkhane d’ailleurs ne se trouve pas au Mali, mais au Tchad et une bonne partie de la logistique passe par la base américaine située au Niger. On pourrait presque dire que le Mali est un terrain d’opérations extérieures de l’armée française depuis une base extérieure. L’annonce de Macron est totalement coloniale et s’inscrit dans la continuité de son adoubement du fils d’Idriss Déby, le Général Mahamad Déby au Tchad. Paris déclare clairement vouloir davantage impliquer les Africains et les Européens, sans pour autant se retirer. Une position qui sonne surtout comme la volonté de garder un verrou sur le Sahel à l’heure où l’appel à la Russie fait clairement partie des options militaires sur la table des autorités maliennes. n