Jusqu’où irait l’Etat, en termes de logique d’apaisement, pour crédibiliser l’opération de séduction en cours, pilotée par le panel ? Une des revendications principales, aussi bien du Hirak que de la classe politique, est la libération de tous les détenus d’opinion qui sont, pour la plupart, mis sous mandat de dépôt pour port de drapeaux amazigh.

Si leur libération est une question de jours, cela signifierait-il aussi que la levée de l’interdiction de l’emblème amazigh lors des marches du Hirak est de mise ?
C’est un secret de polichinelle, en définitive, que toute cette opération de com autour du panel, est une mise en condition avec un objectif suprême et conforme à une seule et unique feuille de route.
Désavouée une première fois, avec la non-tenue des élections présidentielles prévues le 4 juillet dernier, la voilà remise à l’ordre du jour, dans deux discours complémentaires, ceux de Bensalah et de Gaïd Salah, qui n’envisageaient, et n’envisagent toujours, qu’un seul dialogue possible, celui qui mène droit aux présidentielles. «Aut Cæsar, aut nihil». Empereur ou rien ! Dixit César
L’échec des initiatives précédentes, d’abord la conférence nationale de la société civile, du 15 juin, ensuite la conférence nationale de dialogue, le 6 juillet, offrait bien peu d’options crédibles, particulièrement dans le contexte présent, avec l’émergence des Forces de l’alternative démocratique, un sérieux outsider, mais surtout, la persistance d’un mouvement populaire téméraire et toujours aussi présent.
Le durcissement sécuritaire à l’égard du Hirak, le bouclage de la capitale, les interpellations intempestives, les arrestations arbitraires, la mise au pas des médias lourds et de l’appareil judiciaire ont été, en définitive, autant de bourdes tactiques dans la stratégie de réappropriation par le système, de l’initiative politique et de la légitimation de sa solution de sortie de crise.
Cela a fini, au fil des vendredis, par mettre à mal une cohésion au sommet de l’Etat, déjà bien précaire, mais dont les contours semblaient prendre forme et force depuis le 2 avril 2019, date de la destitution de Bouteflika, en faveur d’un renouveau des institutions de la république, de l’intérieur même d’un système déchu et décrié. Sans coup férir. L’émergence du panel, expertise et conseil en sous-traitance pour le compte de la Présidence, même s’il part avec beaucoup de handicaps, reste la dernière chance aussi bien pour un système résurgent que pour une société civile émergente, grâce à un Hirak combatif. Si l’un perd, l’autre gagne. Sauf que le premier ne peut gagner sans l’assentiment du second… D’où tout l’enjeu de la phase présente.

Drapeau berbère, la pierre d’achoppement
Gros dilemme. Le pouvoir est pris à son propre piège, même s’il espère tirer profit d’une situation qui tombe à point pour servir de monnaie d’échange. Des mesures d’apaisement contre l’acceptation du dialogue en vue des présidentielles. Sauf que ces mesures, très attendues, même par les acteurs du panel qui menacent de s’auto-dissoudre le cas échéant, au cas où les promesses ne sont pas tenues, ne présentent pas que des avantages pour le pouvoir, mais des risques aussi.
Comme celui de voir le Hirak devenir plus exigeant, davantage vorace en libertés démocratiques et surtout, celui de voir réapparaître le drapeau amazigh, à Alger notamment, où il est sous haute surveillance depuis le 21 juin dernier, contrairement aux régions berbérophones où il a continué à être brandi au grand dam des services de sécurité.
Si sur le plan juridique, l’interdiction de l’emblème amazigh est une aberration en soi et un non-sens qui n’obéit à aucune logique, encore moins à un quelconque texte de loi – sauf si l’injonction du chef d’état-major est considérée comme tel – la mise en pratique de cette directive a donné lieu, sur le terrain, à des dépassements graves portant atteinte au principe de la liberté de pensée et d’expression. Plus grave encore, la mise sous mandat de dépôt de dizaines de personnes pour un délit qui n’en est pas un. C’est en réaction à cet état de fait, qu’à deux reprises, les collectifs d’avocats des détenus du Hirak ont boycotté les plaidoiries en appel, considérant, et à juste titre, qu’un emprisonnement politique, nécessitait une solution politique.
Dans la série des exigences démocratiques du Hirak, brandir, à nouveau le drapeau amazigh est un juste retour des choses. Le droit à l’expression identitaire. Ou à l’expression tout court. Mais en même temps, un sérieux camouflet pour le Chef d’état-major et vice-ministre de la défense.
Exit donc l’atteinte à l’unité nationale, l’article 79 du code pénal et les ennemis qui veulent diviser le peuple ? Voilà qui s’apparente à une remise en cause d’une cabale montée de toutes pièces contre le Hirak et la démocratie !
Dans le cas contraire, en dépit d’un allègement conséquent du dispositif policier, maintenir la chasse ouverte contre le drapeau amazigh et continuer à en arrêter les porteurs, signifierait que toutes ces promesses ne sont que des vœux pieux. De la poudre aux yeux.
En attendant une plus grande réappropriation des espaces démocratiques et des libertés, le Hirak brandira-t-il, à nouveau, le drapeau amazigh ? Il le fera certainement et de manière ostensible cette fois-ci. Ce vendredi risque à défaut d’être une épreuve de force, l’épreuve de vérité. Et un véritable choix cornélien pour le pouvoir.