Propos recueillis par RACHID HAMATOU
Reporters : Tout d’abord, parlez-nous des actions du HCA durant l’exercice écoulé. Quels sont les chantiers bouclés et ceux qui restent encore ouverts ?
Si El Hachemi Assad :
Durant l’année 2020, et comme vous le savez, nous avons opté pour le report de plusieurs activités et ce, compte tenu des conséquences de la crise sanitaire mondiale liée à la pandémie de la Covid-19. Je peux vous citer les plus importantes telles que les lectures publiques des textes «l’Ane d’or ou les métamorphoses», d’Apulée, prévues le 26 mars 2020 dans plusieurs wilayas et le Colloque national sur la réhabilitation des balcons de Ghoufi et de l’hôtel adjacent, prévu pour le 18 avril 2020 à Batna, le Colloque scientifique sur la connaissance et la revalorisation de l’Histoire autour de la récente découverte du site Aïn Hanech-Aïn Boucherit prévu en septembre à Séti et le congrès portant sur la thématique de «La carte linguistique de tamazight en Algérie» prévu à Adrar du 21 au 23 novembre 2020.
Durant toute cette période de confinement, nous avons travaillé laborieusement en réalisant un nouveau site web qui annonce les grandes lignes de notre plan de charge avec mise en ligne d’une bibliothèque numérique et nous nous préparons au lancement des grands chantiers de l’année 2021.
Par ailleurs, nous avons gardé le contact direct avec le terrain, notamment par des sorties de suivi dans les wilayas concernées par l’intégration de tamazight dans les systèmes de communication et de l’éducation nationale. Cette présence du HCA a permis de régler beaucoup de situations administratives de nos enseignants qui affrontent des «résistances» et des réticences d’ordre bureaucratique que nous déplorons énergiquement.

Des institutions devaient être opérationnelles en conséquence de la reconnaissance de l’amazighité et de sa promotion en tant que partie intégrante de l’identité nationale. Il se trouve que certaines d’entre elles, l’Académie entre autres, ne donnent plus de nouvelles. Qu’en pensez-vous ?
La question est destinée aux responsables de ces institutions qui doivent assumer leurs responsabilités et surtout prendre conscience qu’ils sont interpellés par l’opinion nationale. Nous sommes sidérés par cette «hibernation» qui perdure et qui, au final, ne travaille pas la mission noble de servir l’académie. Tamazight est dans des institutions qui fonctionnent au ralenti ou restées en jachère. La seule qui demeure opérationnelle et donc visible, c’est la nôtre. A mon humble avis, avec la nouvelle Constitution, on va vers une nouvelle loi organique qui se traduira par la désignation d’une nouvelle composante de l’Académie algérienne de la langue amazighe. En espérant que celle-ci reposera sur un critère déterminant qui fera la jonction entre la compétence et l’engagement de servir l’amazighité.
Les avancées et la prise en considération de tamazight sont indéniables, en particulier, en termes de législation et de textes juridiques ; l’on s’attend à ce qu’elles soient accompagnées par les efforts des linguistes et des chercheurs universitaires, afin de redonner à la culture et à la langue amazighes la place qu’elles méritent.

Des laboratoires de recherche travaillent au sein de nos universités notamment sur les questions de la langue et la culture amazighes. Quel regard le HCA pose-t-il sur leur travail ? Où en est-il dans sa politique de rapprochement et de coopération avec ces laboratoires et centres de recherche ?
L’action du Haut-commissariat à l’amazighité vise à mettre en place une stratégie globale pour le développement et la valorisation de la langue amazighe en Algérie, adossée aux résultats de recherche issus des travaux des chercheurs et des structures de recherche. Pour ce faire, nous préconisons la collaboration et le travail de coopération avec les différentes universités, notamment où sont implantés les départements de langue et culture amazighes et les laboratoires de recherche qui travaillent sur les problématiques des langues, la didactique, l’histoire, l’onomastique… Le HCA est propulseur d’une démarche fédératrice pour mettre en réseau ces différentes institutions scientifiques qui, malheureusement, ne travaillent pas encore en synergie. C’est seulement avec cette approche collaboratrice qu’il est possible de prendre en charge les problématiques de tamazight en termes de convergences dialectales, sur un plan technique, sur les procédés de normalisation graphique dans la pluralité de tamazight et de ses «variétés linguistiques en usage sur le territoire national» ; sur un plan éducatif, sur ses implications didactiques dans les dispositifs d’enseignement-apprentissage de la langue, mais aussi dans la littérature et les différentes manifestations artistiques, ainsi que dans la dénomination des lieux, des peuplements et groupes familiaux, des personnes…
Dans son travail de généralisation de la langue amazighe, le HCA s’est intéressé au domaine de l’alphabétisation, notamment en signant, il y a quelques années, un accord avec l’association Iqra… Depuis, ce chantier semble être perdu de vue. Pourquoi ?
Le résultat est positif en dépit de moult difficultés. Il est nécessaire et utile de savoir que nous ne nous adressons aucunement aux mêmes apprenants de la langue arabe, par exemple, et le processus est souvent totalement différent entre les zones urbaines et zones rurales où nous avons souvent des enseignants bénévoles berbérophones dans toutes les variantes. En ville et en zones urbaines, souvent ce sont des lettrés, voire chercheurs et autres, qui souhaitent apprendre le tamazight pas uniquement comme langue maternelle, mais pour les besoins de leurs recherches sur terrain. Ce que nous considérons comme une belle victoire, car diplômés et chercheurs apportent un plus à nos travaux. Nous gardons en vue cet aspect et cet engagement qui, en effet, connaissent des difficultés en dépit du résultat probant dont je viens de vous parler et une relance effective verra le jour.

Dans son travail également, le HCA s’est illustré durant, ces dernières années, par des colloques à valeur culturelle et historique surtout sur des figures nationales de premier plan, telles Jugurtha, Juba, Syphax et autres. Quelle évaluation faites-vous de ce travail aujourd’hui ? Quels seront les motifs et les contenus des prochains colloques du genre ?
Au HCA, nous sommes passionnément épris d’histoire, toute l’Histoire dans sa chronologie, et aussi de cette terre d’Algérie et son patrimoine avec un attachement viscéral à l’identité amazighe, substrat essentiel des sociétés maghrébines.
Nous devons inculquer à nos jeunes cette fierté d’affirmer leur appartenance à l’Algérie. Fièrement nous devons réhabiliter et valoriser notre histoire plurimillénaire, et qui dit histoire, dit Hommes. Hommes et femmes, c’est-à-dire des peuples qui ont habité et peuplé ce pays. Des preuves et des traces matérielles sont visibles dans les quatre coins du pays et de toutes les époques. C’est vrai qu’il y a un fait indéniable, notre histoire est essentiellement écrite par les différents occupants de notre pays, mais est-ce pour cela qu’il ne faut rien faire ou qu’il faille tout rejeter ? Qu’est-ce qui nous interdit de chercher la part de vérité dans ces écrits étrangers? Devons-nous mettre au rebut tous ces écrits pour laisser place libre aux apprentis sorciers de l’histoire pour nous fabriquer des «histoires» qui les arrangent ?
Pour revenir à votre question, le motif de cette démarche est de dire que l’Algérie, son peuple sont enracinés dans l’histoire de l’humanité depuis la nuit des temps, homogène mais plurilingue avec une diversité culturelle, une identité linguistico-culturelle qu’enrichit un brassage de diverses civilisations. Il y a lieu, donc, de reconsidérer et d’assumer notre histoire, totalement et objectivement, de l’Antiquité à nos jours, loin des extrêmes idéologiques. Vous devez le constater, au HCA, nous sommes engagés à continuer ce travail pédagogique et académique par l’organisation annuelle de colloques de haute facture sur des figures illustres de notre histoire. C’est-à-dire continuer sur la trace des événements scientifiques déjà organisés : Massinissa à El Khroub en 2015, Apulée à Souk Ahras en 2015, Jugurtha à Annaba en 2016, Syfax à Aïn Témouchent en 2018 et sur la résistance de la femme de l’Antiquité au XIXe siècle, organisé à Tébessa en 2019.

Il est une question sur laquelle le HCA semble avoir de la difficulté à être écouté, la programmation de tamazight comme discipline obligatoire et non plus facultative dans les programmes de l’Education nationale. Dois-t-on parler d’échec ?
L’absence d’un statut clairement défini par des textes officiels constitue l’obstacle majeur qui entrave la promotion de tamazight à l’école. La loi d’orientation de l’Education nationale n° 08-04 du 23 janvier 2008 est obsolète et, au demeurant, selon l’avis de beaucoup d’observateurs, elle ne cadre pas avec l’officialisation constitutionnelle de tamazight. Aussi, les modalités d’application de l’article se référant à l’expression de la «demande sociale», telles que mentionnées dans cette loi devaient être fixées par voie réglementaire, ce qui n’est pas le cas à nos jours !
Malheureusement, tamazight demeure toujours fragile à l’école et connaît moult difficultés et obstacles en dépit des efforts consentis par l’Etat et l’importante expérience capitalisée durant un quart de siècle. Il est temps de débattre des problèmes de fond par une approche fondée sur les données juridiques et les aspects pédagogiques en mesure de consolider qualitativement et quantitativement cet enseignement à travers tout le territoire national.
En attendant cette mise en conformité juridique, et pour gérer au mieux l’enseignement de tamazight, il est utile que le ministère de l’Education nationale donne des directives pertinentes aux directeurs de l’éducation de wilaya pour œuvrer à une meilleure prise en charge de tamazight et à sa généralisation graduelle. Aussi, l’effort doit être concentré sur la conception d’un plan national de cet enseignement fixant les étapes d’une progression cohérente avec une planification pédagogique dans les différents cycles et à différents niveaux.

Pour atteindre cet objectif, le HCA plaide pour la prise en charge urgente de quelques mesures d’accompagnement telles que l’aménagement des horaires de l’enseignement de tamazight dans l’emploi du temps, à l’instar des autres matières, la valorisation du coefficient, l’obligation de continuer le cursus de tamazight une fois entamé par l’élève.

La célébration du Nouvel an amazigh intervient, cette année, en plein cœur des Aurès, en zones recluses et en Algérie profonde, sachant que des festivités comme le Festival de Timgad, qui est à peine à 35 km de Batna, rencontrent des difficultés de transport et d’infrastructures, est-ce pour donner une dimension nationale, impliquer les citoyens pour en faire des partenaires ou pour d’autres raisons ?
Une bonne question et une aubaine pour vous informer que le ministre du Tourisme, qui a répondu favorablement à notre invitation, et qui a pris part au lancement officiel des festivités, s’est rendu dans pas moins de quatre hôtels de haut standing et a inauguré un cinquième de 4 étoiles, qui a justement hébergé les invités aux festivités de Yennayer qui ont fait le déplacement des quatre coins du pays, Adrar, Béchar, Mzab… Ainsi cette fête millénaire amazigh est de bon augure et met fin, comme vous le dites à juste titre, à un cauchemar, celui d’héberger les artistes qui viennent se produire à Timgad, sachant qu’un hôtel, Trajan, a ouvert ses portes à Timgad même.
A Menaa, Bouzina et Ghouffi, si nous parlons ces dernières années de tourisme écologique ou encore de tourisme chez l’habitant, les citoyens n’ont pas attendu les décisions administratives pour le faire, ça se pratique déjà. Pour ce qui est de la protection de l’ancienne Menaa, la restauration de l’ancien hôtel adjacent des balcons de Ghoufi, qui reste un projet séduisant et réalisable – d’ailleurs une bonne étude nous a été proposée par une architecte de Batna, M. Hanane -, nous œuvrons pour que les institutions chargées de ce secteur s’impliquent plus et nous avons le sentiment que c’est ce qui va se faire.
Que pouvez-vous nous dire à propos de la production d’œuvres en langue tamazight que ce soit en littérature, recherches, lexiques… ?
Notre but est de continuer l’effort d’édition en encourageant la recherche et la créativité visant à enrichir la langue, sa promotion et sa diffusion. La nouveauté cette année est de célébrer Yennayer aussi par l’organisation d’une cérémonie de remise du Prix du Président de la République de la langue et de la littérature amazighes. Certainement, cette distinction aura des répercussions positives sur la promotion de la langue amazighe en Algérie.
Aussi, il est important de préciser que ce prix est placé sous la responsabilité morale d’un jury indépendant, composé de spécialistes de la langue et du patrimoine national amazigh. Il ne concerne pas un aspect littéraire en particulier, mais s’étendra à tous les autres genres littéraires comme le roman, le théâtre, la poésie, la nouvelle ; il concerne aussi la traduction et les travaux de recherche dans le domaine de la langue amazighe à travers des études linguistiques et les sciences connexes. Ce prix est donc ouvert à toutes les disciplines en lien avec la langue et aspire à valoriser et promouvoir la recherche et la création qui apportent une valeur ajoutée et de la qualité.
L’objectif principal de ce genre de prix est de mettre en avant l’excellence et devenir la norme dans la promotion de la langue, en mettant en valeur la richesse et la diversité littéraires, et par là même, préserver la richesse linguistique amazighe exprimée dans toutes ses variantes.