Pour écrire ses Mémoires, il faut avoir vu et vécu des choses, être instruit des affaires de son temps comme on dit et, pour faire court et entrer dans le vif du sujet, savoir les écrire et les raconter comme le fait dans le séduisant et poignant livre qu’il a publié en début d’année chez Casbah Editions Mustapha Maaoui, un chirurgien de renom qui ne ferait pas non plus fuir les muses, et excellent observateur des réalités sociales algériennes. Son ouvrage, «Eclats de vies, Mémoires synaptiques», est à lire sur près de 500 pages de souvenirs, de témoignages et de réflexion aussi sur une période presque centenaire, entre le début et la fin du XXe jusqu’à nos jours pratiquement : un temps long qu’il a choisi d’explorer pour retracer avec force détails et selon la règle magique du genre – se raconter soi-même pour parler d’autrui – la passionnante histoire de sa famille ; une saga d’où il glane en maître d’un «je» et d’une subjectivité au nom desquels il assume tout de son parcours, ses influences, ses amours et ses détestations, et dit tout ce qu’il pense de la marche (vacillante) du pays depuis une trentaine d’années maintenant, une belle moisson mémorielle vis-à-vis de laquelle l’histoire algérienne n’est jamais loin. Une qualité que perçoit à sa façon d’ailleurs Rachid Boudjedra dans la courte, mais expressive préface qu’il lui a consacrée.

Par Nordine Azzouz
Le grand écrivain nous fait observer que dans son récit, le professeur Maaoui tisse les fils d’une ««vie fouillée et farfouillée» à travers laquelle on «découvre une Algérie telle qu’en elle-même (…) réussie et ratée. Mais l’Algérie en chair et en sang». Le pays est en effet partout présent et est partout dévoilé sous le regard d’un médecin attentif à sa moindre pulsation, on se permettrait d’ajouter toutefois que la plume captivante qui le révèle semble avoir subjugué et induit en erreur l’auteur de «La Répudiation». Une touchante erreur ! Qui lui fait introduire «Eclats de vies» comme un «roman», alors qu’il n’y a pas dans ce livre la moindre trace de fiction ou d’imagination. Les situations y sont toutes authentiques, personnes bien vivantes ou mortes, et les lieux reconnaissables et véridiques. Péché d’admiration, alors ? Ou mentir-vrai ? Rien n’est vraiment répréhensible pour saluer une belle œuvre quelle que soit sa forme.
«Eclats de vies» est d’abord écrite par Mustapha Maaoui comme un voyage dans l’espace-temps algérien sous le signe généalogique de la remontée aux origines et de l’hommage aux parents «fondateurs». Elle est en même rédigée sous l’allure malléable d’une autobiographie au sein de laquelle l’auteur, dans un permanent aller-retour entre le passé et le présent familial et personnel, fait le grand journal de sa vie –l’objet même de ses Mémoires – en explorant avec le capital culturel et scientifique qu’il a accumulé le (s) contexte (s) dans lesquels il a vécu ses expériences, depuis sa naissance en 1946 jusqu’au moment récent où il a décidé de les raconter et de les publier.


Y apparaissent, chronologiquement, Brahim, l’oncle du père de l’auteur qui, en 1900, prendra le chemin de Damas en faisant un pied de nez picaresque à l’ordre colonial triomphant, ««la ferme et les animaux de rente vendus au plus offrant»; Mohamed-Salah, son neveu, qui revient de toutes les guerres qui ne sont pas les siennes (14-18, les Dardanelles, le Rif) pour mourir la tête haute parmi ses enfants ; Salha, la mère, une résistante «tout terrain» pour qui passer un savon à son fils, quand c’est nécessaire, n’est jamais une question d’âge. L’anecdote où elle s’avise de tancer le docteur Maaoui, déjà papa et omnipraticien confirmé, pour qu’il rentre vite chez lui, après qu’ils s’étaient tous les deux retrouvés par hasard dans la banlieue Est d’Alger à ramper pour éviter une balle perdue d’une attaque terroriste des frères Hattab (on est en pleine décennie rouge), est d’une belle cocasserie. Le caractère solide de cette femme n’a d’égal que les épreuves qu’elle et son robuste époux traversent ensemble ou chacun de son côté, selon ce que leur réserve le destin, dans un milieu colonisé où la domination et la perversion couchent ensemble.
Son mari, encore adolescent chassé par son parâtre du domicile familial à Jemappes (Azzaba), le vérifiera à ses dépens quand, dans sa recherche d’un travail, il se retrouve naïvement entrainé puis coincé dans un bouge à Constantine. Sans cette force qu’il avait toujours d’échapper au malheur et au mal, son sort, lit-on, n’aurait pas été différent de celui de la jeune fille de la célèbre toile de Fragonard, «Le verrou». Cette image saisissante empruntée au peintre est peut-être trop fortement interprétée, elle n’est pas moins métaphoriquement inséparable de la description (jamais larmoyante) que Mustapha Maaoui dresse de l’univers colonial dans sa globalité : un détraquement contre lequel sa famille, comme la majorité des Algériens de l’époque, opposeront des résistances passives ou actives ; jusqu’à l’indépendance.
Les années post-62, Mustapha Maaoui les aborde avec le regard sérieux du bon élève qu’il a toujours été, nous en donnant la preuve à travers la description méthodique qu’il fait du lycée Bugeaud (aujourd’hui Emir) à sa première rentrée des classes. Il les accoste avec l’œil attentif, mais déjà détendu du «carabin» au milieu de la future élite médicale dont il fera partie (Messaoud Zitouni, Jean-Paul Grangaud, Farid Chaoui, Nefissa Bendaïra ; Yahia Guidoum, dont il dresse un portrait de jeunesse hilarant, et bien d’autres). Il découvre alentour un monde où le processus de socialisation des étudiants, outre l’encadrement professoral et professionnel qui était assuré par les grands noms algériens et français de la médecine durant cette période de transition, passait aussi par le campus de Ben Aknoun qui ne sera plus jamais le même après cette période et par La Brass’, l’Otomatic (cercle Taleb Abderrahmane), le Marhaba, Tantonville, tous ces endroits où la fréquentation des milieux intellectuels, artistiques et de la presse était inéluctable et permettait de se construire une identité à soi et au groupe social auquel on appartient.
L’auteur y côtoie ou croise des gens comme Kateb Yacine, Issiakhem, Demagh, Slim qui faisait ses premières armes pour devenir après le plus grand sociologue sur papier dessin de l’Algérie des années 1970 et 1980, le poète plasticien Hamid Tibouchi, Djamel Amrani, Jean Sénac qu’il a eu à défendre contre l’homophobie et l’exclusivisme de certains, l’ami historien et beau ferrailleur d’idées Madjid Merdaci. Il fréquente la cinémathèque qui reçoit Rainer Werner Fassbinder et des cinéastes du même poids. Il va là où on parle d’architecture avec Jean-Jacques Delluz et là où on débat du travail de son illustre confrère André Ravereau séduit par ce M’zab «où les choses possèdent un équilibre que l’on appelle esthétique, et cela avant de savoir comment c’est, un équilibre» (1).

La médecine jusqu’au culte
Peu se souviennent que cet alter-égo de Hassan Fathy a été nommé en 1965 architecte en chef des monuments historiques en Algérie et qu’il a été décoré en 2012 et élevé au rang d’Achir de l’ordre du mérite national, cinq avant sa mort, en octobre 2017. Moins nombreuses les personnes qui se souviennent qu’à cette époque, il n’y avait pas beaucoup ou pas du tout de murs réels ou symboliques entre les facultés et les occupants des établissements universitaires algériens. On ne se pensait pas en chapelles, mais en génération qui, collectivement et suivant le même élan extraordinaire de ces années-là, regardait dans la même direction ; vers le projet d’un pays qu’elle voulait réussi (Boudjedra) et tourné vers la modernité sans mépris de ses racines. C’est ainsi que Mustapha Maaoui devient familier des membres de l’Association de recherche sur le développement économique et social (ARDES), ancêtre du CREAD, et qu’il se lie d’amitié avec l’une de ses grandes figures M’hamed Boukhobza.
Le voisinage qu’il pratique avec ces milieux universitaires et intellectuels étrangers à la médecine lui permet, outre des convictions de gauche et les leçons apprises des «cadors» de Bichat, de Parnet et d’autres grands services hospitalo-universitaires algérois, d’avoir sur sa profession un regard différent, politique dirons-nous. Ceux qui pensent ici à la figure bernardienne (Claude Bernard) et apostolique du médecin sérieux comme du marbre et qui raisonne sur tout n’ont qu’à se rhabiller. Notre professeur «pense plutôt avec William Osler que la médecine est une science de l’incertitude et un art de la probabilité». La seule vérité qui vaille, apprend-on, de ses péripéties en services de soin et de chirurgie, est de ne pas se prendre pour le Dieu qui ouvre les cœurs et répare les corps, mais d’éviter au maximum de se tromper et de ne jamais mettre de côté son humanité. Son respect d’une pratique soignante nourrie de son histoire et de sa culture propres l’élèvera au culte des grands maîtres de la discipline. Parmi eux, le chirurgien vietnamien Ton That Tung, une «légende» que le docteur Maaoui a pu admirer dans ses œuvres en 1975 à Alger où il était invité par Bachir Mentouri, médecin lui aussi, maire d’Alger et «sponsor», du film de Mohamed Zinet Tahia Ya Didou.
Vue par ce temps de crise aigüe et inquiétante que vit actuellement l’Algérie, l’époque où déambulaient rue Didouche les révolutionnaires et les romantiques de tous bords semble édénique. Pourtant, elle est déjà celle de juin 1965, de la répression à l’université des étudiants militants de l’UNEA et de la «tyrannie fraternelle» qu’on supporte ou qu’on «admet» par l’été panafricain de 1969 et les fêtes qui ne durent pas. Elle est celle d’un milieu médical qui a déjà ses «mandarins» et où les rapports entre les individus sont médiatisés par la logique d’intérêt et la proximité réelle ou vantée qu’on a du pouvoir quelle que soit sa source. Elle est féconde de nos fêlures d’aujourd’hui.
Dans sa vie de médecin qui passe le plus clair de son temps dans les services de garde et les salles d’opération peuplées de personnages d’humeurs et d’horizons différents – certains feront carrière dans la comédie comme la tonitruante Ouardia qui était technicienne en radiologie – il découvre aussi mieux que les autres les violences d’un pays déjà confronté à la déliquescence sociale et à la dérive d’un système politique qu’il lui est arrivé de frôler et d’en sentir au moment de sa grande puissance l’atmosphère monarchique comme lorsqu’il avait assisté à l’opération menée par deux grands noms de l’élite chirurgicale algérienne du moment sur une parente (sa mère) d’un certain Boumediene sous l’œil de ses gorilles à lunettes noires ; ou d’en découvrir plus tard la face cachée lorsque s’est retrouvée entre ses mains l’anatomie ce jour-là désarmée d’un de ses syndics à l’époque de Chadli : un dénommé M. Un patient comme les autres autour duquel, pour les bonnes grâces sans doute, s’affairait une petite cour comme celle qu’il ne cessera jamais d’observer en Hippocrate franc-tireur, très éloignée des petites gens du peuple des journées sanglantes d’octobre 1988 pour lesquels il a un regard tendre et solidaire.
Aux policiers venus dans son service lui demander le nom de l’émeutier blessé et admis en salle de soins, il leur dira qu’il s’appelle «El Gavrouche». Comprenne qui pourra. Et il récidivera autrement quand, à propos de la décennie rouge qu’il décrit à juste titre comme une séquence de l’ébranlement de notre pays devenu «une navette» avec un «rétroviseur fixé sur le VIIIe siècle et un objectif : l’au-delà», il dira avec un incroyable et désarmant humour qu’«Alger était devenue une ville où l’on s’éclatait à tous les coins de rue…».
Diable d’homme que ce Mustapha Maaoui qui court les congrès scientifiques les plus prestigieux, de Montréal à La Nouvelle-Orléans, et qui est là où on ne l’attend pas : prêt au coup de poing à Marbella, se promenant au Père Lachaise pour présenter Oscar Wilde à sa fille Narimane, croisant dans un bistrot parisien quelques dignes représentants du milieu de dealers algérien qui compte parmi ses clients des stars comme Jean Seberg, allant quand c’est fermé au Musée Beaubourg pour regarder «Picasso, Dubuffet» et apprécier les «arts primitifs» en compagnie de Mustapha Lamri pour qui l’occupation de gardien de nuit des lieux était à un moment de sa vie une brève galerie de secours. Déçu de l’Algérie où il avait été persécuté, contraint de la quitter et déçu de lui-même, le cinéaste mettra fin à ses mauvais jours sous une rame de métro parisien. Il sera suivi plus tard, ici à Alger et après un exil raté, par un autre grand blessé de l’existence, son ami le peintre Wahab Mokrani que l’auteur a bien connu.
Sur un air nérudien de «j’avoue que j’ai vécu», assombri par la sensation qu’on a tous du vacillement du pays vers quelque chose qui n’était pas au programme de juillet 62 et ne figurait pas dans nos rêves de l’époque , Mustapha Maaoui se souvient avec lucidité de presque tout, n’oublie rien d’un temps il lui reste ce talent à faire défiler comme dans un manège éblouissant des décors de villes disparus qu’enchantaient les interminables conversations sur Dib, Cervantès, Aragon, les bardes de l’Algérie millénaire, les rencontres avec des poètes comme Anna Greki ou les chanteurs châabi comme Amar El Achab, les spectacles de Manu Dibango ; ou, encore, la lecture de Marguerite Yourcenar vis-à-vis de laquelle il semble cultiver une adoration sans bornes. On se demande même si ses «Mémoires synaptiques» ne sont pas, par leur titre, un subtil clin d’œil à l’auteure de «Mémoires d’Hadrien», allez savoir.

Mustapha Maaoui, Eclats de vies – Mémoires synaptiques. Casbah Editions, Alger 2021. Prix : 1000 DA

(1) Cette citation n’est pas dans «Eclats de vies, Mémoires synaptiques» mais elle est extraite d’un article publié par le journal Le Monde à la mort d’André Ravereau en octobre 2017.