En Algérie, comme dans tout le monde islamique et arabe, la hijama fait un retour fracassant.

La hijama, saignée par ventouses ou cupping en anglais. Trois termes qui désignent un même processus censé guérir de bien des maux. Il consiste à extraire du sang d’endroits déterminés du corps par des égratignures, plus ou moins larges, mais dont la profondeur ne doit pas dépasser un millimètre.
C’est l’une des plus vieilles techniques de soins qu’a connues l’homme. Des sculptures se rapportant à la saignée ont été découvertes chez les pharaons dans le temple Comombo en Egypte, le plus grand centre de soins ou « hôpital » de l’époque.
La saignée par ventouse a, en outre, été enseignée, utilisée et étudiée par les anciens Chinois comme thérapie des maladies internes depuis 4000 ans environ. Les Grecques et les Arabes, avant l’islam, connaîssaient ce mode de traitement. Le Prophète Mohamed (Salut et bénédiction sur lui) a conseillé et pratiqué l’usage de ce procédé thérapeutique. Il a dit en substance : « S’il y a quelque chose de véritablement guérissant parmi toutes vos médications, c’est bien la saignée par ventouse ou le miel d’abeille ou la cautérisation, et je n’aime pas être cautérisé. » Les jurisconsultes musulmans, tels Boukhari et Mouslim, s’accordent pour citer les nombreux hadiths authentiques du Prophète concernant la hijama. Cette pratique, et selon de nombreux écrits en arabe, a été adoptée par les compagnons du Prophète. Les universités de médecine en Andalousie enseignaient, également, cette recette qu’est la saignée par ventouses. La hijama a été ensuite transmise aux Européens grâce aux mêmes universités andalouses, où elle s’est imposée jusqu’à la fin du XIXe siècle. Beaucoup d’auteurs, d’ouvrages médicaux islamiques anciens, en outre, ont apprécié la saignée et ses vertus thérapeutiques. Nous citons entre autres, Ibn Al Qayim, Mouafaq Addine Al Baghdadi, Al Zahraoui, Assuyûtï, et surtout Ibn Sina (Avicenne).

La hijama aux States
Aujourd’hui, les « héritiers » de cette formule sont légion. En Algérie, comme dans tout le monde islamique et arabe, la hijama fait un retour fracassant. Mais en l’absence de recensement sérieux, bien malin celui qui pourra nous donner le chiffre exact des hijamistes en Algérie.
Ryad est de ceux qui ont fait de la hijama un art de guérison suprême. Car pour lui, la migraine, les rhumatismes, le stress, l’impotence, l’incontinence et même le sida et les différents cancers sont guéris par la saignée, «telle qu’elle a été pratiquée par le Prophète», insistera-t-il. La quarantaine, c’est un heureux hasard qui l’a conduit sur la route de la hijama, en 1997, avec des amis de l’université islamique Emir Abdelkader de Constantine. Puis, en 2001, il mettra ses connaissances en la matière en pratique et devient le guérisseur de plusieurs de ses amis, pour ouvrir ensuite un «cabinet», où il recevra des malades qui recevront «l’onction » qu’ils recherchent pour 1 200 DA « seulement ».
«Au début, nous dira-t-il, j’ai eu quelques ennuis avec l’administration qui voulait fermer mon local. Mais avec le temps, ceux-là même qui voulaient m’obliger à fermer sont devenus des clients. » Riad, et tout au long de notre discussion, ne manquera pas de fustiger les médecins qui pratiquent la hijama. «Pour moi, ce sont des charlatans, car il font la hijama sur des bases qu’ils disent scientifiques et oublient les préceptes religieux sans lesquels la hijama est totalement inefficace. Au lieu des 17e, 19e et 21e jour du mois lunaire, de préférence les lundis, mardis et jeudis, ils la font tous les jours, ce qui peut même être dangereux. Il faut revenir à la sunna, sinon ça ne marchera jamais et les gens vont se détourner de cette thérapie millénaire.» Riad insistera quand même sur la propreté des lieux et surtout l’usage unique des bistouris et des verres pour assurer un maximum d’asepsie des instruments et éviter les contaminations et les infections. «Ce qui existe, je dois le reconnaître, chez les médecins, mais malheureusement, pas chez les autres hijamistes qui se sont incrustés dans un créneau qu’ils ne maîtrisent ni religieusement ni médicalement. »
Il faut savoir que la médecine moderne, et selon des écrits scientifiques, a multiplié les points de saignée. De trois ou quatre, ces points sont passés à 98, dont 55 sur le dos et 43 sur le visage. La saignée est en outre pratiquée dans 38 Etats aux Etats-Unis, où elle est enseignée dans les facultés de médecine, ainsi qu’en Allemagne, où on l’appelle fask, et dans plusieurs pays d’Europe et en Australie. Un regain d’intérêt pour cette coutume séculaire a été enregistré, abandonnée pourtant au début du XXe siècle suite aux progrès enregistrés par la médecine. Le docteur Mohamed Jamal El Tarkaoui, pédiatre et spécialiste en médecine prophétique et la hijama, soulignera dans l’un de ses ouvrages : « Devant la multiplication des médicaments à base chimique, on la croyait tombée en désuétude. Mais lorsqu’on s’est trouvé confronté à des pathologies nouvelles sans solutions et à d’autres maladies causées par les produits chimiques, la pollution et même par les effets nocifs des médicaments chimiques, les médecins se sont alors référés, entre autres, à la médecine parallèle, dont la hijama. De ce fait, de nouvelles écoles ont vu le jour et adopté la hijama. Voyant des résultats plus que concluants aux Etats-Unis et dans certains pays européens (comme l’Allemagne et l’Angleterre), la pratique de la hijama s’est propagée. Par exemple, 38 Etats ont ouvert des cliniques pratiquant la saignée par ventouses comme techniques thérapeutiques ».

Le Conseil de l’ordre contre le… désordre
Le docteur Berkani-Bekkat, président du Conseil national de l’ordre des médecins, nous donne son avis éclairé sur la question. « La hijama ou la saignée existe depuis l’Antiquité et fait partie de la mémoire collective. Par absence de soins, elle s’est imposée, il y a longtemps, et par manque de soins elle revient actuellement en force.
Pour les médecins exerçant la pratique de la hijama, je suis catégorique, c’est strictement interdit par le Conseil de l’ordre, donc par la loi, car le médecin s’engage une fois son diplôme acquis de ne pratiquer que ce qui a été dispensé lors de son cursus, et je crois savoir qu’il n’y a pas de module qui s’intitule hijama en médecine. Pour les médecins qui s’adonnent à ce genre de soins, si l’on peut s’exprimer ainsi, c’est tout simplement de l’escroquerie. Pour les autres, je dirais que c’est du charlatanisme qui relève du domaine public et sort de la compétence du Conseil de l’ordre».
Il faut savoir qu’il y a quelques années, un Egyptien, se faisant appeler émir Khaled, un médecin du pays des Pharaons, paraît-il, a été l’hôte des Affaires religieuses pour converser de la hijama. L’émir Khaled a ainsi donné des conférences et des colloques ainsi que des « stages » accélérés de deux jours, où les apprenants pouvaient bénéficier d’un diplôme en bonne et due forme leur permettant d’exercer la science de la saignée où de la hijama à l’abri d’une reconnaissance… brevetée ! La formation dispensée revenait entre 20 000 et 30 000 DA, et, justement, beaucoup de médecins se sont présentés. Il a fallu que l’Ordre des médecins se manifeste pour « enseignement non conforme et déviation du domaine médical » pour que la formation, du moins en ce qui concerne les médecins, cesse. Le même son de cloche retentit chez le professeur Rachid Djenane, président du Conseil de l’ordre de l’Est.
« Il est très clair que, pour nous, la pratique de la saignée est proscrite aussi bien pour les médecins que pour les autres. Un médecin ne peut faire de hijama car ce n’est pas enseigné à la faculté de médecine, tout simplement. Pour les autres, il y a le risque d’infection qu’il faut prendre très au sérieux puisque les endroits où est pratiquée la hijama sont loin d’être aseptisés et ne répondent pas aux règles d’hygiène les plus élémentaires ». Le professeur Djenane restera catégorique envers l’interdiction de la hijama. « La hijama est une incision, généralement, à l’arrière du cou et sur le dos. Ensuite, il y a aspiration par le biais de ventouses de sang supposé vicié. Ce geste est censé guérir de tout. Il est censé supplanter la médecine là, où elle n’est plus efficace. Si c’est pour réduire la volémie du sang, il y a aujourd’hui des médicaments très actifs pour ça. Pour d’autres pathologies, je ne pense pas que la saignée soit indiquée ». Le corps médical est loin de faire l’union derrière le charlatanisme supposé de la hijama, car plusieurs médecins diplômés des facultés de médecine pratiquent de plus en plus la saignée. Toufik est l’un de ceux-là. La hijama, il y est venu « par curiosité », nous dira-t-il. Il lui a fallu lire plusieurs livres en arabe, car en français il n’y en a presque pas, pour s’initier à la science de la saignée.

La hijama et l’(en)saignement !
En bon médecin, il l’a proposée à ses patients et tout de suite il y a eu une… ruée. «Cela me prenait tout mon temps», soulignera-t-il, «je faisais une incision au niveau de la septième vertèbre cervicale ou entre les omoplates, el kahel, en arabe, et je récoltais un tout petit peu de sang. Cela a enchanté mes patients qui en redemandaient. Mais moi, je me contentais d’une seule séance, car il faut avoir à l’esprit que c’est quand même un acte chirurgical avec tous les risques qu’il pourrait induire. J’ai fait la hijama pour assouvir une curiosité scientifique et pour rendre service à mes malades. Avec le temps, je me suis rendu compte que je ne faisais pratiquement plus que ça, et j’ai dû abandonner». Notre interlocuteur nous expliquera que la séance à 1 000 DA ne lui permettait pas de rentrer dans ses frais avec des instruments à usage unique comme le bistouri ou les ventouses, en plus d’un personnel supplémentaire. Il nous avouera, qu’honnêtement, les résultats ne l’avaient pas convaincu, bien qu’il nous parlera de malade en extase comme celui qui a fait une saignée pour un mal de dos, qui a bien sûr disparu, en même temps qu’un… herpès tenace ! Toufik, ainsi que d’autres médecins adeptes de la hijama, ne cachent pas que cette pratique est une médecine parallèle, à la frontière du charlatanisme, surtout quand la saignée est pratiquée en ambulatoire par des non professionnels.
Mais le fait est là, pour des raisons cultuelles, culturelles, ou pour un simple effet placebo, il y a de plus en plus de « fans » du cupping.
Mustapha est, lui aussi, médecin généraliste dans un EHS de Constantine et cumule une quinzaine d’années de pratique de… médecine. Il avoue être un adepte de la hijama même s’il ne l’a jamais essayée ni pratiquée. «Je pense que si des recherches très sérieuses sont entreprises, on découvrira les bienfaits de la hijama. Par exemple, les maux de tête, de dos, les jambes lourdes, l’anxiété, et bien d’autres pathologies qui sont régulièrement guéries par la saignée, là justement où les médicaments chimiques n’ont eu aucun effet. Il y a le fait que la hijama n’est pratiquée que sur les femmes ménopausées. Pourquoi ? Tout simplement parce que les autres éliminent le sang vicié par le biais des menstruations. La hijama, et scientifiquement, aboutit à une régénération des cellules, une oxygénation du sang ».
C’est vrai, qu’aujourd’hui, ce ne sont plus les coiffeurs qui vous « hijamisent » après une bonne coupe de cheveux à même le trottoir, comme cela se faisait pendant les années 1970. En tout cas, à Constantine, et suite à de nombreuses investigations, nous avons pu dénombrer une vingtaine de pratiquants de la saignée pour ce qui des empiristes, et douze médecins qui ont choisi cette médecine parallèle en complément à celle étudiée dans les campus. La tendance à la hausse de la hijama enregistrée est-elle un prélude au retour vers le mystique, ou un désaveu de la politique sanitaire nationale ? Il faudra sans doute plus que ces colonnes pour répondre à ces interrogations concernant une hijama qui ne laisse plus personne indifférent.