En dépit de la délivrance en « urgence » d’une dérogation pour la PCH afin d’importer les anti-cancéreux et l’installation d’un groupe de travail intersectoriel pour prévenir les pénuries, la tension sur ces médicaments continue.

Par Sihem Bounabi
En effet, la tension sur les médicaments de traitement des cancéreux continue en Algérie avec des conséquences dramatiques sur les malades, notamment sur les enfants dont le traitement est vital, poussant les associations, les spécialistes et chefs de service en oncologie et les familles à lancer des appels de détresse et de colère.
Ils alertent depuis des mois sur une situation désastreuse où des vies sont en jeu et où, fautes de traitements, des Algériens meurent en attendant que les pouvoirs publics concrétisent enfin leur promesses.
Selon de nombreux témoignages rapportés par les médias, les malades atteints de leucémie, cancer du sang, qui touche surtout les enfants, sont les plus touchés par ces ruptures de médicaments vitaux délivrés par la Pharmacie centrale des hôpitaux (PCH), seule habilitée à distribuer cette catégorie de médicaments en Algérie. L’absence de ces médicaments perturbe le protocole thérapeutique, accentuant les risques de complications et, malheureusement, aux conséquences fatales.
Le Professeur Kamel Bouzid, chef de service d’oncologie au Centre Pierre-et-Marie-Curie (CPMC) à l’hôpital Mustapha-Pacha et président de la Société algérienne d’oncologie médicale, avait, dans un entretien accordé à Reporters, poussé un énième coup de gueule pour dénoncer « la situation désastreuse » dans laquelle se trouvent les malades atteints de cancer en Algérie. Il avait affirmé que « la situation n’a toujours pas évolué, bien au contraire, elle s’est aggravée. Ce qui est encore plus grave, c’est que les médicaments de base pour le traitement des patients atteints de cancer sont en rupture depuis plusieurs mois et les choses se sont aggravées sur tout le territoire national». Il avait également mis en exergue qu’« en plus de cette rupture grave de médicaments de base pour le traitement des cancéreux, qui perdure au fil des mois, les nouveaux traitements contre le cancer ne sont toujours pas entrés en Algérie, alors que cela fait trois ou quatre ans qu’ils ont été enregistrés. Il s’agit de traitements innovants, notamment l’immunothérapie et quelques thérapies ciblées. C’est pour dire à quel point la situation est grave pour ces malades. »
A l’instar du Pr Kamel Bouzid, d’autres chefs de services d’oncologie sont également montés au créneau pour alerter les autorités sanitaires sur cette situation gravissime à cause de la rupture des médicaments, qui s’est aggravée ces deux dernières années avec la pandémie de la Covid. Il rappelle que plusieurs médicaments sont en rupture de stock, à l’instar de la Vincristine, la Méthotrexate haute dose, l’Aracytine pour la prise en charge des enfants cancéreux, et l’Asparaginase, un produit de biotechnologie, qui commence à se faire rare. Ces médicaments sont indiqués dans le traitement des leucémies, tumeurs du cerveau, cancer des os et les lymphomes chez les enfants.

Rupture de médicaments vitaux pour les enfants cancéreux
Malheureusement, la situation est de plus en plus inquiétante pour ces enfants, dont certains décèdent faute de médicaments, avertissent les oncologues.
En effet, près de trois mois après le coup de gueule de la professeure Houda Boudiaf, cheffe de service d’oncologie pédiatrique, la situation des enfants cancéreux est toujours aussi inquiétante. Bien que le ministère de l’Industrie pharmaceutique ait délivré en urgence une dérogation pour la PCH pour importer ces produits et a procédé à l’installation d’un groupe de travail intersectoriel pour prévenir ces pénuries, les services d’oncologie pédiatrique souffrent toujours de pénurie. Des produits de première ligne sont indisponibles, a affirmé récemment la professeure Houda Boudiaf. Elle précise à ce sujet qu’«ils ont apporté un quota de méthotrexate que nous avons épuisé. Actuellement, je ne dispose pas de quoi traiter mes malades, nous allons où comme ça ? Nous sommes face à des malades que nous ne pouvons pas hospitaliser, faute de places, et nous devons faire face aussi au manque de médicaments ». Poussant un véritable cri de colère : « Je suis arrivée au stade où je suis obligée d’arrêter les hospitalisations. Nous n’avons plus de traitements et ça tombe toujours sur les enfants qui sont en train de rechuter, faute de traitement. » Ce qui est encore plus alarmant, c’est que la PCH ne recevra sa commande qu’en février 2022.

Trabendisme, ultime solution
Par ailleurs, le Pr Kamel Bouzid avait également confié que « les patients sont obligés d’acheter les médicaments en France ou au Maroc. Et ça, c’est pour ceux qui en ont les moyens, bien sûr. A titre d’exemple, pour un médicament, un flacon de 100 mg, il faut compter en moyenne 1 500 euros, pour 200 mg, 3 000 € à la charge du malade ». Effectivement, faute de disponibilité de traitement au niveau de la PCH, la seule alternative pour les Algériens est d’acheter les médicaments au prix fort de l’étranger.
Le trabendisme des médicaments anti-cancer refait surface avec le fameux système du cabas. Les prix de ces médicaments dépassent l’entendement, rappelant tristement une époque que l’on pensait révolue, où la vie d’un enfant cancéreux se marchande à des prix indécents. Les familles des malades continuent à débourser des sommes astronomiques se soumettant ainsi au bon vouloir des trabendistes.
Dans un témoignage rapporté par un quotidien national, une patiente confie que « la dernière fois, on m’a ramené deux boîtes de Tunisie par cabas que j’ai payées 45 000 DA chacune », si c’est de France, le prix peut facilement s’envoler à 160 000 DA la boîte.

Les promesses du ministre de la Santé pour 2022
Dans ce contexte bien sombre pour les malades atteints de cancer, une faible lueur d’espoir a émergé, jeudi dernier, suite à l’annonce du ministre de la Santé Abderrahmane Benbouzid. « La création, l’année prochaine, d’unités de médecine palliative au niveau des grandes structures hospitalières, en vue d’atténuer les souffrances des cancéreux, et la mise en place d’unités de soins à domicile (SAD) pour les cancéreux », a-t-il indiqué à l’occasion de l’ouverture des travaux du 13e Congrès d’oncologie, organisé par la Société algérienne d’oncologie médicale en collaboration avec la Ligue des médecins arabes pour la lutte contre le cancer. Il a également rappelé la réactivation du Fonds national du cancer, après approbation du Premier ministre, ministre des Finances, Aïmene Benabderrahmane. Cela a permis notamment l’acquisition, de sept accélérateurs nucléaires pour appuyer les équipements disponibles et réduire la pression et le nombre de rendez-vous de radiothérapie, a annoncé le ministre de la Santé, ajoutant que le Fonds contribuera à la création de trois nouveaux services de radiothérapie, dont deux à Alger et un troisième à Khenchela.
Le ministre de la Santé a tenu à rendre hommage à l’ensemble des professeurs, chefs des services d’oncologie, auteurs des protocoles thérapeutiques qui entreront en vigueur début 2022, ajoutant que ces protocoles seront élargis aux autres spécialités, en plus de la création des réseaux nationaux pour toutes les spécialités en cancérologie à travers le rattachement des unités hospitalières au niveau national aux grands centres hospitaliers.

Une production locale en attente d’enregistrement
Il est à noter que la semaine passée, concernant les efforts déployés afin d’assurer la disponibilité des médicaments d’oncologie, le président de l’Observatoire a rappelé les mesures prises par le ministère de l’Industrie pharmaceutique ainsi que les propositions et les dispositions prises par le Groupe Saidal, sur orientation du ministre de l’Industrie pharmaceutique, pour assurer en urgence l’approvisionnement de certains médicaments d’oncologie en rupture en ce moment.
Pour rappel, en 2020, un mémorandum d’entente avait été signé entre le Groupe Saidal et le laboratoire sud-coréen CKD OTTO pour la production de médicaments anticancéreux. Rappelons également que les laboratoires pharmaceutiques algériens du secteur privé ont redoublé d’efforts pour la fabrication de ce médicament localement, mais sont toujours en attente d’enregistrement.
En effet, le laboratoire Biopharm a annoncé récemment qu’il se lançait dans la fabrication des produits d’oncologie, dont trois médicaments sont en cours d’enregistrement. De même, le laboratoire pharmaceutique Lad Pharma va également produire des médicaments anticancéreux ayant trait plus précisément à l’oncologie en forme sèche et injectable, en inaugurant une usine pour la fabrication de médicaments d’oncologie conformes aux standards mondiaux dans la zone industrielle de Ouled-Yaïch, à Blida. «A travers cet investissement, nous voulons mettre les médicaments anticancéreux à la portée de toutes les couches sociales à des niveaux de prix accessibles», avait déclaré à cette occasion à la presse le Dr Abdelkrim Djebbar, PDG de Lad Pharma. Les médicaments produits par Lad pharma, destinés exclusivement à la PCH, sont également toujours en attente d’autorisation de commercialisation qui doit être délivrée par l’Agence nationale des produits pharmaceutiques (ANPP).
En attendant la concrétisation de toutes les actions promises par le ministre de la Santé, la rupture des médicaments anticancéreux continue de pénaliser les malades et les enfants atteints de cancer, avec la réduction de chance de rémission, des risques forts de rechute et une longue agonie pour des malades dont le nombre continue d’augmenter faute d’une réelle prise en charge efficace et vitale.