Seham Boutata revient sur les différents axes de son ouvrage «La Mélancolie du maknine» qui ont porté sur le destin du maknine en Algérie, son apprivoisement et le pouvoir des hommes sur cet oiseau très convoité pour sa voix et son chant. En évoquant ensuite son périple en Algérie et sa redécouverte à travers ses rencontres et ses souvenirs d’enfance, l’auteure a ainsi mêlé l’histoire de son pays au chant du maknine jusqu’au Hirak, tel qu’elle l’a vécu à Alger. Dressant ainsi un portrait de l’Algérie qu’elle va lier à son histoire personnelle. Seham Boutata est surtout connue pour ses enquêtes et travaux sur la psychanalyse dans le(s) monde(s) musulman(s) «L’islam sur le divan», une série de quatre documentaires qui l’ont amené au Liban, en Iran, et notamment en Algérie. Et surtout pour ses productions radiophoniques sur le chardonneret diffusées sur France Culture, «La culture du chardonneret» et «l’élégance du chardonneret» d’où elle a tiré l’essentiel de ses réflexions. L’actualité de son livre bourré d’anecdotes et les questions qu’elle induit ont été au cœur de l’entretien particulièrement fructueux que l’auteure a bien voulu nous accorder.

Entretien réalisé par JACKY NAIDJA AVEC INES ILIANA
Reporters : Dans votre livre «la mélancolie du Maknine», publié aux éditions du Seuil, vous mettez en vedette le chardonneret, appelé gentiment le maknine, dans une histoire fabuleuse. Comment vous est venue l’idée d’en faire l’élément central de votre livre ?
SEHAM BOUTATA :
A l’occasion d’un voyage à Alger, en 2013, j’ai constaté en me promenant dans les rues de la capitale que cet oiseau était partout dans l’espace public (cages à tous les étages, sur les murs, les balcons, dans les marchés, chez le coiffeur, chez l’épicier…). Il suffisait que je tende l’oreille pour que son chant envahisse tout mon esprit et domine tout le reste. J’enquêtais alors sur la mise en place de la psychanalyse en Algérie et je rencontrais des difficultés à trouver des interlocuteurs qui acceptent de répondre à mes questions. En revanche, lorsque j’évoquais le «maknine», la parole se libérait. J’ai alors compris que cet oiseau pouvait me permettre de sonder la société algérienne mieux que tout autre médiateur.

Souad Massi, musicienne et chanteuse algérienne, vous consacre la préface de ce livre, ce lien entre vous, vous a-t-il permis de mieux aborder le destin du maknine à cause de son chant spécialement ?
Je souhaitais que ma préface soit écrite par un(e) Algérien(ne) et il ne pouvait s’agir que d’un(e) chanteur(euse) puisque le chant du chardonneret traverse tout mon récit. La musique tient une place importante en Algérie, elle est aussi riche et variée que l’est son territoire. Par sa voix, ses chansons et son engagement en faveur du Hirak, Souad Massi s’est imposée. J’étais très heureuse qu’elle accepte mon invitation.
Vous avez choisi d’écrire cette histoire dans un contexte algérien. Pourquoi l’Algérie ?
L’Algérie est le pays d’origine de mon père. Enfant, nous allions, avec ma sœur et mes frères, un été sur deux, dans ce pays. L’autre été nous le passions en Syrie, le pays de ma mère. Les années noires à la fin des années 80 ont interrompu ce cérémonial. Pendant près de dix ans, je n’y suis pas retournée. Avec la guerre qui sévit en Syrie depuis 2011, j’ai ressenti le besoin de revoir l’Algérie de mon enfance et de renouer avec mon identité algérienne.

A cette occasion, et grâce à ce livre, vous avez redécouvert l’Algérie de votre enfance où vous êtes partie sur la route du Maknine. Que gardez-vous de cette épopée et quelle idée avez-vous de l’Algérie d’aujourd’hui ?
Le maknine m’a révélé une Algérie loin des clichés. J’ai compris que cet oiseau donnait du rêve et permettait à son propriétaire de s’évader. Tout comme la musique le fait. La musique, c’est ce qui reste aux hommes quand ils ont tout perdu. Avec cet oiseau, ils expriment des émotions et des sentiments plus librement. Je pense que le chardonneret est une allégorie. Ce n’est pas l’oiseau qui est en cage mais l’Algérien. Il ne chante pas, il pleure.

En allant à la rencontre du maknine dans ce pays, vous évoquez surtout la passion très particulière et poétique qu’ont les Algériens pour cet oiseau. Dites-nous plus sur cette relation un peu particulière ?
L’Algérien est un éleveur d’oiseau par tradition et c’est le chardonneret qui a toute sa préférence. Avant, quand on le trouvait en grand nombre dans la nature, la chasse était une activité fréquente qui se pratiquait tous les weekends. Elle s’est longtemps transmise de père en fils. Ce qui explique en partie pourquoi le maknine est surtout une histoire d’hommes. En captivité, le maknine peut vivre entre 15 et 20 ans, bien plus qu’un animal de compagnie, il représente un véritable ami, voire un membre de la famille.
Parlez-nous de cette confrérie du chardonneret que vous avez rencontrée. En quoi ses membres sont-ils influents dans l’élevage des chardonnerets, par exemple, ou leur lien avec les hommes ?
La confrérie n’existe pas officiellement. Je lui ai donné cette appellation parce que j’ai remarqué que ceux qui connaissaient le chardonneret adoptaient systématiquement, à l’évocation de son nom, un visage joyeux. Pour les membres de cette confrérie, c’est le plus beau des oiseaux. L’un des protagonistes que j’ai rencontrés me confiait : «Dans le chardonneret, il y a un tableau de peinture et une partition musicale.» Je trouve que ça résume bien les qualités de cet oiseau. Les couleurs rouge, noir et jaune de son plumage le distinguent aisément des autres passereaux, et il possède des capacités vocales exceptionnelles. En plus de ses notes propres, il est capable de mémoriser et d’imiter celles des autres oiseaux de son entourage. Sa palette est très large. Il chante la géographie de son origine. Qu’il vienne de la montagne ou de la mer sa partition musicale diffère. Tout comme l’accent des hommes.

Votre livre est issu d’un travail d’enquêtes et surtout de la production de deux documentaires radiophoniques sur le chardonneret, diffusés sur France Culture, avez-vous l’intention de produire ce type de travaux en Algérie en partenariat avec la Radio algérienne, par exemple ? En tout cas les faire connaître ?
J’aimerais beaucoup que mes documentaires soient diffusés en Algérie. C’est autant son histoire que la mienne. Pour le moment ce n’est pas le cas, mais j’espère que ça le sera un jour.

Si vous aviez à cette occasion un message particulier à adresser aux Algériens, en général, ou à vos lecteurs, particulièrement, ici et là-bas, à propos de votre livre, que leur diriez-vous en conclusion ?
Cet oiseau constitue un véritable emblème en Algérie. C’est un patrimoine culturel qu’il faut préserver. Les lois pour le protéger existent, mais elles sont encore trop timidement appliquées. Aujourd’hui, le chardonneret est en voie de disparition dans ce pays. Il n’en reste plus que 5% à l’état sauvage parce que, malheureusement, et comme souvent, l’homme, aveuglé par son désir de posséder, en vient à détruire ce qu’il aime le plus. Si on veut revoir cet oiseau dans la nature, il faut absolument cesser la chasse intensive et punir plus sévèrement le braconnage. Toutefois, je reste optimiste. Il existe de plus en plus d’initiatives pour le protéger. L’AOA (Association ornithologique d’Alger créée en 2008), par exemple, fait un travail remarquable de sensibilisation. Elle encourage les Algériens à «élever pour ne plus prélever».