La campagne électorale pour la présidentielle du 12 décembre a pris fin, hier, sans avoir constitué un moment politique fort ni être à la hauteur d’une consultation dont l’enjeu n’est autre que le poste du premier magistrat du pays. Elle a été cependant singulière à plus d’un titre.

Entamée le 17 novembre dernier dans la difficulté qui a vu les cinq candidats en lice faire face à une opposition franche d’une partie importante de la population, la campagne électorale s’est achevée quasiment dans l’indifférence totale des citoyens quand elle n’a pas fait face au rejet populaire.
Sans attrait dès le début, la campagne du quintet de prétendants à la magistrature suprême a été davantage éclipsée par le déroulement depuis mercredi 4 décembre du procès dit du scandale du montage automobile.
Ce procès voit, depuis, défiler à la barre du parquet de Sidi M’hamed d’anciens dirigeants politiques (Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, Youcef Yousfi, Mahdjoub Beda…) et d’autres hommes d’affaires et opérateurs du secteur.
Mais avant que le tribunal de Sidi M’hamed ne devienne l’attraction publique au vu des noms qui y passent devant le juge, la campagne électorale aura constitué une source d’inquiétudes eu égard à l’ambiance tendue dans laquelle elle se déroulait.
L’alerte a été en effet donnée dès le coup d’envoi de la campagne lorsque des candidats ont dû faire face à une adversité manifeste de la part de ceux qui sont opposés à la tenue de la présidentielle dans les conditions politiques et réglementaires actuelles.
Pour les candidats Benflis, Belaid, Mihoubi, Bengrina et Tebboune, la hantise n’était pas que la désaffection populaire, mais plutôt le rejet de tous le processus électoral.
Ils ont dès lors dû faire preuve de pédagogie politique pour amortir les expressions de rejet qu’ils subissaient à mesure que la campagne électorale avançait, mais sans y parvenir dans la plupart des cas comme l’atteste la persistance de la tension jusqu’au bout des 22 jours de campagne.

Offre politique en dessous des attentes
Plus que l’hostilité qui aura marqué cette campagne électorale unique en son genre, l’offre politique de ses acteurs n’a pas pu accrocher l’opinion publique laissée sur sa faim et n’entendant pas des solutions et de propositions à la mesure de la crise multidimensionnelle que vit le pays.
Dans le registre des promesses politiques, les prétendants à la magistrature suprême étaient quasi-unanimes à s’engager pour une révision de la loi fondamentale et pour une dissolution de l’Assemblée populaire nationale (APN).
Les candidats sont allés aussi promettre aux populations du Sud monts et merveilles dans ce que la vox populi a vite qualifié de « populisme » au vu notamment de la conjoncture économique très difficile que traverse le pays depuis particulièrement la chute des prix du pétrole.
Le candidat Azzeddine Mihoubi a proposé à ce propos un programme de développement du Sud appelé « Rêve du Sahara », qui comporte la réalisation de nouvelles villes, d’un gazoduc Alger-Lagos lié à un réseau d’exportation vers l’Europe, le parachèvement de la Transsaharienne Alger-Lagos, des zones franches dans les régions frontalières.
Ali Benflis promet, quant à lui, la mise en œuvre « de programmes spéciaux pour remédier au déséquilibre régional, de fonds dédiés au Sud et aux Hauts-Plateaux » alors qu’Abdelaziz Belaïd, s’engage à lancer « un programme global pour accompagner le développement dans le Sud. Comme il promet de conférer un rôle pionnier à l’investissement dans des mégas projets du Grand-Sud… Ces ambitions pêchent cependant par l’absence d’indices quant aux sources de financement de tous ces programmes et de tous ces grands projets.

La question embarrassante des détenus
Les candidats à la magistrature suprême ont fait de la question de la liberté de la justice et de son autonomie un de leur thème de campagne. « Il faut que notre justice soit propre et indépendante », n’a cessé de plaider le candidat Ali Benflis pour qui « l’indépendance de la justice sous-entend que ni le président de la République, ni le Premier ministre ne peuvent s’y immiscer ». Idem pour le président du Front El Moustaqbel M. Belaid qui « s’est engagé à garantir l’indépendance de la Justice ». Le candidat Mihoubi, lui, estime qu’« il est nécessaire de séparer les pouvoirs judiciaire et exécutif pour donner une impulsion à une lutte plus large contre la corruption. Et que « les juges doivent être indépendants ».
Sauf que l’opinion a relevé la gêne qu’éprouvaient les candidats à s’exprimer sur les nombreux cas, d’arrestations de manifestants du mouvement populaire. Selon toute vraisemblance, les cinq candidats semblent avoir évité de donner un avis tranché sur une question qui continue de mobiliser acteurs politiques et militants des droits de l’Homme.
Même à propos de la convocation depuis mercredi des anciennes figures du règne de Bouteflika, les postulants au palais d’El Mouradia ont privilégié la prudence se contenant de commenter les pertes subies par l’économie nationale et évitant de s’aventurer sur le thème de l’indépendance de la justice.
C’est dire combien la campagne n’a pas été une mince affaire pour les candidats qui ont dû marcher sur des œufs pendant 22 jours faisant face à la colère citoyenne contre la tenue de l’élection, mais aussi contre les candidats eux-mêmes auxquels il est reproché le fait qu’ils aient tous exercer des responsabilité politiques, y compris pour Bengrina qui était ministre du temps de… Zeroual puis de Bouteflika.
Même le show cathodique de vendredi dernier qui a vu les cinq candidats affronter leurs avis et stratégies pendant plus de deux heures à la faveur d’une émission retransmise sur les télévisions nationales et les chaînes offshore n’a pas aidé Tebboune et ses concurrents à gagner des points dans la course de la popularité. Cette fin symbolique de la campagne électorale a été manifestement ratée si l’on se fie à l’appréciation que se sont faits les Algériens qui ont suivi, ne serait-ce que par curiosité, et qui sont sortis plutôt avec un goût d’inachevé.