Les mesures de rétorsion politique et économique durement prises par les pays de la Cedeao contre le Mali, pour sanctionner les autorités militaires au pouvoir à Bamako de vouloir allonger la période de transition de quatre à cinq ans et l’annonce, par leur chef de file, le colonel Assimi Goïta, d’une «riposte», ont fait réagir l’Algérie.

Par Anis Remane
Alger, qui se dit «disponible» pour une médiation, s’inquiète des conséquences de l’embargo ouest-africain sur les Maliens déjà confrontés à de sérieux défis sécuritaires, économiques et sociaux et redoute des développements géopolitiques susceptibles de faire du pays voisin un terrain de compétition encore plus ouvert aux puissances étrangères et de déstabiliser l’ensemble du voisinage. Notre diplomatie, par la voix du chef de l’Etat, a jugé plus «raisonnable» une prolongation de la transition au Mali de douze à seize mois.
Pour l’Algérie, ces développements sont porteurs de périls pour le Mali comme pour les pays du voisinage alors que la guerre sur le front sécuritaire contre les groupes armés djihadistes et autres est loin d’être gagnée. L’embargo ouest-africain sur Bamako participe à la détérioration d’un contexte malien déjà précaire et à la création de nouvelles menaces et de nouveaux foyers de déstabilisation, comprend-on à la lecture de la déclaration publiée, lundi 10 janvier, par le ministère des Affaires étrangères et de la Communauté nationale à l’étranger. Dans ce document, la diplomatie algérienne appelle les Etats membres de la Cedeao et le pouvoir militaire de transition malien à la «raison» et à la «retenue». Elle souligne la «pleine disponibilité de l’Algérie» à «accompagner» les deux parties en conflit «dans la voie salutaire de la compréhension mutuelle autour d’une vision solidaire» qui sauvegarde les intérêts du Mali et de son peuple.
En décrypté, l’Algérie se dit prête à une médiation en sa qualité de partie prenante dans l’accord de paix d’Alger de 2015 et de pays voisin du Mali, avec lequel elle partage une frontière et un capital d’échanges politiques et économiques à la profondeur historique et géostratégique, en vue de parvenir à un «plan de sortie de crise» qui «tienne compte des exigences internationales et des aspirations légitimes du peuple malien». «C’est dans cet esprit», lit-on dans le communiqué du ministère des Affaires étrangères, que le chef de l’Etat Abdelmadjid Tebboune, qui a reçu en audience une délégation malienne de haut niveau, jeudi 6 janvier, a «insisté sur la nécessité pour les autorités de la transition du Mali de s’engager à faire de l’année 2022 celle de l’instauration d’un ordre constitutionnel malien, rassembleur et consensuel». Et d’avoir estimé «raisonnable et justifiable une période de transition d’une durée ferme de douze à seize mois».
L’Algérie justifie sa position pragmatique par les «risques graves et les épreuves que portent en elle la panoplie de sanctions massives annoncées par le sommet extraordinaire des chefs d’Etat de la Cedeao, ce 9 janvier à Accra, ainsi que les contre-mesures annoncées par le gouvernement de la République du Mali». Elle « appelle toutes les parties à la retenue et au réengagement dans le dialogue en vue d’éviter à la région un engrenage de la tension et une exacerbation de la crise», lit-on encore dans le communiqué des Affaires étrangères. Une position soutenue par l’ONU dont le représentant spécial du Secrétaire El-Ghassim Wane a indiqué, mardi 11 janvier, que «les partenaires du Mali devraient contribuer à jeter les bases d’une stabilité durable» dans ce pays d’Afrique de l’Ouest. Ces partenaires, a-t-il dit, «devraient s’appuyer sur les aspirations du peuple malien à la paix «pour aider à jeter les bases d’une stabilité durable». Dix ans après le début de la guerre civile au Mali, les espoirs d’une résolution rapide de l’insurrection et des conflits ne se sont pas concrétisés, a affirmé M. Wane. L’horizon international n’est pas non plus favorable.
Terrain de compétition géopolitique
Aujourd’hui et demain, vendredi, les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne (UE) prévoient, en effet, de discuter du soutien à apporter à la Cedeao dans son bras de fer avec le pouvoir malien. Ils se réuniront à Brest dans le cadre d’une réunion informelle, initiée à la faveur de la présidence française de l’UE pour «soutenir les décisions qui ont été prises» par les pays de l’organisation régionale ouest-africaine après les sanctions lourdes qu’ils ont prises contre les chefs de la transition malienne, dimanche 9 janvier, précise une source européenne. Ils pourraient donc décider à leur tour d’accentuer la pression sur Bamako alors que les Etats-Unis, autre poids lourd dans l’affaire malienne, se sont dits favorables au projet des colonels maliens de rester plus longtemps -trop longtemps même- à la tête du pays.
Ce positionnement occidental est entravé par la décision de la Russie et de la Chine de bloquer, mardi 11 janvier, un «texte» proposé au Conseil de sécurité par la France et de ménager l’autorité malienne de transition. Moscou est particulièrement mobilisé pour la «comprendre» et défendre sa feuille de route en lui prêtant main forte sur les plans politique et sécuritaire, notamment à travers le groupe privé Wagner qui, selon la France, très remontée contre la coopération sécuritaire russo-malienne, serait déjà opérationnel aux côtés de l’armée malienne.
Une évolution qui, en aggravant les fractures interafricaines et révélant ses vulnérabilités – l’Union Africaine (UA) n’a pas encore cru bon de réagir au dossier malien-, attise les concurrences et les tensions géopolitiques au Sahel avec des répercussions évidentes jusqu’à l’arc nord-africain déjà gravement contracté par la crise libyenne.
A l’échelle interne, l’autorité malienne de transition parie sur le sentiment national et exhorte les Maliens au ralliement patriotique. « L’heure est au rassemblement de tous les Maliens sans exclusive pour réaffirmer nos positions de principe et défendre notre patrie» contre «les décisions» au «caractère illégitime, illégal et inhumain», a déclaré lundi 10 janvier, dans un discours à la Nation, le colonel Assimi Goïta. Son gouvernement a appelé la population à manifester vendredi 14 janvier son soutien. Une sortie dans la rue sera un test pour les colonels alors qu’une coalition de partis maliens, le Cadre d’échange, leur fait porter «la seule et l’unique responsabilité» des sanctions de la Cedeao. Selon le représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU El-Ghassim Wane, plus de 1,8 million de personnes au Mali auront vraisemblablement besoin d’une aide alimentaire en 2022, contre 1,3 million en 2021, soit le plus haut niveau d’insécurité alimentaire enregistré depuis 2014. Plus d’un demi-million d’enfants ont été affectés par des fermetures d’écoles, selon la même source. <