L’un des paradoxes du COVID-19 réside dans la façon dont certains pays riches et à forte capacité (en particulier les États-Unis et le Royaume-Uni) ont échoué à contenir le virus, tandis que certains pays et régions les plus pauvres à plus faible capacité (dont le Vietnam, la Grèce et l’État indien du Kerala) l’ont rapidement maîtrisé. À présent que les pays doivent se projeter au-delà de leur période de confinement, on constate un contraste tout aussi frappant.

Par NGAIRE WOODS et LEANY LEMOS
Aux États-Unis et au Royaume-Uni, des régimes de confinement ambigus san plan de sortie clair ont abouti à une impasse politique entre maintien de confinements non durables et réouverture imprudente de l’économie. En revanche, les décideurs de l’État de Rio Grande do Sul au Brésil ont opté pour une planification minutieuse afin d’apprendre à vivre avec le virus.
L’État a commencé à se préparer le 2 mars, lorsque son gouverneur Eduardo Leite a chargé son secrétaire à la planification, au budget et à la gestion de constituer un comité des données chargé d’élaborer et de mettre en œuvre un plan pour maintenir l’économie de l’État tout en luttant contre la propagation du virus. Dans de nombreuses autres régions du Brésil, le virus n’est pas contrôlé et le pays compte à présent le deuxième plus grand nombre de cas de COVID-19 au monde et le sixième plus grand nombre de morts. Pourtant, son cinquième État le plus peuplé a réagi d’une manière que de nombreux pays riches feraient bien d’imiter.
Cinq composantes de la réponse du Rio Grande do Sul se distinguent.
Tout d’abord, Leite s’est concentré dès le départ sur la prévention du pire résultat possible, plutôt que simplement sur l’espoir qu’il ne se concrétise pas. Avant que la pandémie n’atteigne le Brésil, les représentants de l’État ont utilisé des données en provenance du Japon et de Singapour (où l’impact du virus était limité) et d’Italie et d’Espagne (où son impact était terrifiant) pour effectuer des projections mathématiques. Ils ont entrepris d’éviter des résultats comparables à ceux de ces deux derniers pays. Le gouverneur a ensuite annoncé des restrictions à la mi-mars, avant que l’État ne signale son premier décès dû au COVID-19, ce qui lui a permis de gagner du temps pour renforcer la capacité du système de santé tout en ralentissant la propagation du virus.
Deuxièmement, les représentants de l’État ont adopté une approche axée sur les données pour dépister le virus, en investissant non seulement dans la collecte de davantage de données, mais également dans l’amélioration des systèmes et le recrutement de talents exceptionnels pour évaluer les informations. Le comité des données a divisé l’État en 20 régions, chacune ayant un hôpital principal avec un service de soins intensifs et a surveillé 11 indicateurs hebdomadaires dans chaque région.
Environ la moitié des indicateurs mesurent la propagation du virus. Ils comprennent le nombre de nouveaux cas de COVID-19 hospitalisés (comparés à ceux de la semaine précédente), le nombre de cas actifs par rapport aux cas de guérison au cours des 50 derniers jours, et les nouvelles hospitalisations et les nouveaux décès pour 100 000 habitants. Le comité suit également le nombre de patients en soins ordinaires et en soins intensifs, soit atteints de COVID-19, soit de syndrome de détresse respiratoire aiguë, une maladie pulmonaire apparentée (parce que les cas de COVID-19 répertoriés sont généralement recensés à la baisse).
Les autres indicateurs mesurent la capacité du système de santé de chaque région. Ils comprennent le nombre de lits de soins intensifs disponibles par rapport à la population totale et au nombre d’habitants de plus de 60 ans, ainsi que la variation dans l’occupation des soins intensifs par rapport à la semaine précédente. Outre une surveillance intensive des données, le comité des données réunit des experts et des universitaires de façon bénévole et rend leurs rapports publics. Plus de 150 experts issus du service publics et du milieu universitaire étudient actuellement l’impact du COVID-19 sur l’activité économique, la vulnérabilité sociale, les infrastructures et la mobilité au sein de l’État. En outre, le gouvernement a créé dès le début un partenariat avec une université afin de lancer des tests aléatoires et d’enquêter sur les usages dans l’ensemble de l’État, ce qui fournit une meilleure idée de la prévalence réelle du virus.
La troisième composante de la réponse de l’État est un système d’alerte simple, spécifique et transparent. Chaque semaine, le comité fait la synthèse des 11 indices en un seul chiffre pour chaque région, ce qui place la région dans l’une des quatre catégories de risque. La catégorie jaune représente un risque faible, l’orange un risque moyen, la rouge un risque élevé et la noire un risque très élevé, avec un confinement complet à mettre en place dans les cas extrêmes. Comme le public a accès aux données sur lesquelles sont fondées les classifications de risques, ce système contribue à renforcer la compréhension et la confiance.
Quatrièmement, les représentants politiques ont soigneusement examiné les modalités d’un maintien du fonctionnement de l’économie, parce que l’État déjà endetté ne disposait pas des ressources suffisantes pour venir en aide aux personnes sans emploi pendant bien longtemps. Le comité a clairement segmenté les emplois et les activités économiques en termes de sécurité des travailleurs (compte tenu des exigences de distanciation sociale) et d’importance économique, donnant à ces facteurs une influence de 70 % et 30 %, respectivement. Par exemple, l’agriculture est relativement sûre, parce que les travailleurs sont à l’extérieur et à une distance sûre les uns des autres. Ce secteur d’activité est également indispensable à l’économie du Rio Grande do Sul. Toutes les informations sont accessibles au public.
Enfin, le gouvernement de l’État a élaboré des protocoles de retour au travail pour chaque secteur d’activité, sur la base de consultations auprès des spécialistes de l’hygiène du travail, des associations industrielles, des entreprises et des travailleurs. En publiant les premières ébauches de protocoles et en invitant les intervenants à formuler leurs commentaires, le comité a contribué à assurer un processus ouvert et transparent.
Au-delà des mesures obligatoires telles que le port de masques faciaux, l’hygiène, la distanciation et la protection des groupes à risque, les protocoles sectoriels varient en fonction du niveau d’alerte. Par exemple, l’industrie peut fonctionner à une capacité de 100 % dans une région jaune, à 75 % en cas d’alerte orange, à 50 % dans les régions rouges et à 25 % dans les régions noires, à l’exception de secteurs essentiels comme l’alimentation, l’énergie, les produits chimiques et la santé. Le commerce de détail, qui présente un risque de contagion plus élevé, peut fonctionner à seulement 50% de sa capacité sous alerte jaune et doit être fermé en cas d’alerte noire.
Bien que les autobus et les églises aient des restrictions de fréquentation variables selon le niveau d’alerte, aucun événement de masse n’est actuellement autorisé. L’État débat actuellement sur les institutions d’enseignement qui doivent rouvrir en premier, et sur le moment et la méthode de réouverture du reste de ces institutions.
Les mesures de sécurité au travail du Rio Grande do Sul sont en vigueur depuis trois semaines. Depuis la dernière semaine de mai, moins de 20 % des lits de soins intensifs pour le COVID-19 sont occupés dans cet État. L’État compte 56 cas pour 100 000 habitants, contre 720 pour 100 000 dans l’État d’Amazonas, 390 dans l’État de Ceará et 220 à Rio de Janeiro. Son taux de mortalité dû au COVID-19 est de 1,6 pour 100 000 habitants, bien inférieur aux taux d’Amazonas (42,4) et de Rio de Janeiro (23,1).
Les dirigeants de Rio Grande do Sul ont mis au point une stratégie pour vivre avec le virus, fondée sur des indicateurs clés, des consultations d’experts et des processus ayant force exécutoire. Cette démarche a en outre été mise en place en toute transparence. Les gouvernements des pays riches qui n’ont pas encore élaboré un tel plan pourront en tirer des leçons pour leur propre compte. n
(In Project Syndicate)