Avocat au barreau d’Alger et ancien membre de la Commission chargée par l’Observatoire national des droits de l’homme de répertorier les cas de tortures, Samir Sidi-Saïd plaide dans
cet entretien pour la mise sur pied d’un observatoire pour lutter contre cette pratique et évoque également la présidence d’Abdelmadjid Tebboune, ses dernières décisions, ainsi que l’actualité nationale.

Propos recueillis par Hichem L.

Reporters : Vous avez de tout temps plaidé pour la libération des détenus d’opinion. Maintenant que le Président a décidé de les gracier, quel est votre sentiment ?
Samir Sidi-Saïd :
La décision du président Tebboune va dans le bon sens. C’est un geste fort. Au-delà du fait que le Président est habilité, en vertu de la loi, à gracier des détenus, sa décision est d’une grande portée, notamment politique, car il s’agit de tendre la main au Hirak et accéder positivement à ses revendications concernant ce volet. Le geste du président Tebboune est à saluer. Mettre fin au calvaire de jeunes manifestants est la preuve de la disponibilité des hautes autorités du pays à œuvrer dans le sens de la promotion des droits, des libertés, mais aussi du dialogue. En tant que juriste, je ne peux que féliciter cette décision qui, j’espère, bénéficiera à tous les détenus. L’Algérie a besoin de sérénité et d’apaisement pour avancer. Le président Tebboune a fait le premier pas. Il faut le soutenir pour le bien de notre pays. Je considère aussi que cette décision est une manière de couper court à toutes les supputations concernant le respect et la promotion des droits de l’Homme. Mais, également, afin d’éviter que la cause des détenus ne soit utilisée pour attenter au pays. Cela n’est surtout pas à exclure dans ce contexte local, régional et mondial très sensible.

Cette décision est intervenue à la veille du second anniversaire du Hirak. Quelle lecture en faites-vous ?
Il était attendu que le président fasse un geste envers le Hirak. C’est une suite logique à la constitutionnalisation de ce mouvement. En faire une journée de célébration nationale est une reconnaissance indéniable au peuple algérien pour son soulèvement pour protéger la patrie.

Vous avez également évoqué le cas de torture du jeune Walid Nekkiche ?
Je ne dénoncerai jamais assez la torture. C’est un acte abject qu’il faut dénoncer sans cesse. Le cas de Walid Nekkiche ne doit pas rester impuni. Ceux qui sont responsables de ce grave et impardonnable dérapage doivent répondre de leur acte devant la justice. Je considère qu’il est temps de tourner définitivement la page de la torture. L’Algérie d’aujourd’hui ne pourra en aucun cas accepter que ses enfants soient torturés par d’autres. Je me rappelle que durant les années noires du terrorisme, nous avions travaillé sur des cas de torture dans plusieurs centres pénitenciers. Cela ne nous a pas empêchés de saisir dans des rapports les hautes autorités du pays et des instances onusiennes. Cette question doit être au centre de tout débat sur les droits humains. Sur ce, j’ai toujours plaidé pour la mise en place d’un observatoire auprès du Président de la République. Je pense que sa composante doit être riche. Des avocats, des magistrats, des médecins, des militants des droits de l’homme doivent y figurer pour mener le travail.

Le Président avait évoqué dans son discours plusieurs autres aspects, comme le remaniement ministériel et la dissolution de l’APN…
Le remaniement de l’Exécutif était déjà dans l’air. Le président Tebboune était le premier à critiquer l’action du gouvernement. De ce fait, remanier l’Exécutif est une urgence pour le mettre au diapason des attentes à la fois du Président et celles des Algériens. La situation exige une équipe encore plus forte et plus soudée pour faire face aux défis qui s’imposent au pays. Le Président est conscient de la gravité de la crise, c’est pour cette raison qu’il veut aller vite. Tout le monde a remarqué qu’il prend des décisions vite, mais aussi justes et convenables. Concernant la chambre basse du Parlement, ce qui est, à mon sens, important, est l’appel du Président aux jeunes afin d’intégrer les Assemblées élues. C’est une opportunité pour un nouveau personnel politique dont le pays a grandement besoin. Il reste maintenant aux jeunes militants et gestionnaires de se battre pour arracher les places qui sont les leurs au sein des Assemblées.

Un avocat du barreau de Blida a été incarcéré. Avant sa libération hier, cette arrestation avait provoqué l’ire de ses confrères. Qu’en est-il réellement ?
Je n’ai jamais imaginé voir un jour un avocat mis en prison. Il est inconcevable et inimaginable pour notre corporation. Cette décision est à dénoncer avec la plus grande vigueur. Son cas ne nécessite aucunement un emprisonnement. L’action des avocats est à féliciter et à encourager. Je considère que cette décision d’incarcérer un avocat est une dérive. J’ai confiance en la tutelle pour clore ce dossier et corriger la bourde. En 31 ans d’exercice, j’ai toujours plaidé et travaillé pour une communion entre la défense et les magistrats.

Récemment, une polémique sur le rapport de Benjamin Stora s’est enclenchée remettant sur le tapis le crime colonial que le rapport en question a éludé. La réaction était telle qu’elle a exprimé une certaine désapprobation, qu’en pensez-vous ?
Il est tout à fait clair qu’un rapport qui traite de cette page de notre histoire suscite autant de réactions, surtout que ledit rapport a éludé la question des crimes et du pardon. Je trouve que la réaction de l’ONM est la plus appropriée comme réponse au rapport que la quasi majorité des autres réactions. Cela dit, l’Algérie s’est libérée grâce au sacrifice suprême consenti par ses meilleurs enfants. De ce fait, le sang des martyrs n’appelle ni la reconnaissance au-delà de nos frontières et encore moins le pardon. L’Histoire s’écrit et nul ne pourra la changer. Nous nous sommes battus pour notre indépendance, et sauvegarder jalousement cette réalisation est le meilleur hommage à rendre à nos martyrs.